Mary, Jacques et Melville

C’est un fait entendu sauf de quelques contrariens, tous français comme par hasard: la littérature criminelle moderne naquit aux Etats-Unis en 1841 quand un certain Edgar A. Poe publia une nouvelle intitulée Double assassinat dans la rue Morgue dans le Graham’s Magazine. Poe, surpris par le succès de cette historiette mais pas homme à laisser perdre une bonne idée, enchaîna avec deux autres enquêtes du Chevalier Dupin puis passa à autre chose. La graine étant plantée, et solidement plantée, on pouvait s’attendre à voir une belle plante émerger. Il n’en fut rien, du moins en terre américaine. Le gros de la floraison se fit ailleurs, en France puis en Grande-Bretagne. 


Non que les auteurs américains fussent complètement inactifs. De jolis bourgeons apparaissaient de temps à autre, généralement sans lendemain, tels que le Out of His Head de Thomas Bailey Aldrich, The Dead Letter de Seeley Regester (probablement le premier roman policier écrit par une femme) mais il faut attendre 1878 et la parution du Crime de la Cinquième Avenue de Anna Katharine Green pour voir apparaître le premier auteur spécialisé et dont l’audience et l’influence dépassent les frontières du pays. Même ainsi la littérature policière américaine reste à la traîne jusqu’à la fin du siècle, incapable qu’elle est de se dépétrer des influences contraires du Dime Novel et de l’école anglaise représentée par Conan Doyle et son Sherlock Holmes.

Les choses commencent à se débloquer dans la première décennie du XXème siècle, avec l’émergence d’un quintet d’auteurs qui, chacun à sa manière, va contribuer à doter le roman criminel local d’une identité propre. Deux d’entre eux, Arthur B. Reeve et Carolyn Wells, n’ont été que peu ou pas traduits en français et je ne m’appesantirai donc pas sur eux dans la mesure où je souhaite m’en tenir à des auteurs et des oeuvres que le lecteur francophone puisse juger sur pièces. Leur influence fut du reste limitée dans le temps et dans la postérité. Il en va tout autrement des trois autres.

Honneur aux dames, commençons avec Mary Roberts Rinehart, qui est peut-être le membre le plus important de notre trio, par sa production et par son héritage. Bien qu’un grand nombre de ses livres aient été publiés chez nous et ce dès 1910, Rinehart reste mal connue en France, dans le sens double qu’elle n’est connue que de quelques amateurs et, souvent, pour de mauvaises raisons. C’est en effet à Rinehart que l’on attribue la maternité du genre dit Had-I-But-Known (HIBK, « Si j’avais su ») une forme de suspense destiné en priorité à un public féminin et mettant le plus souvent aux prises une jeune femme contre d’obscures menaces dont la tirera in extremis le bras musculeux de quelque beau ténébreux. Ce genre, beaucoup plus riche et intéressant qu’il n’y paraît de prime abord, a toujours eu mauvaise presse auprès de la critique et Rinehart en tant que première « responsable » eut longtemps droit à ses quolibets. C’est doublement injuste car d’une part Rinehart est loin d’être aussi « guimauve » que ses héritières putatives, et de l’autre sa contribution à la formation d’une littérature policière nationale est indubitable. A contre-courant de ses collègues, Rinehart ne cherche pas à imiter les Anglais, ni au niveau du style ni au niveau des intrigues. On ne trouve pas chez elle de grand détective et le chemin vers la vérité n’est pas un simple jeu de pistes. Surtout, l’accent est mis sur les gens, les personnes impliquées dans le crime et qui sont chez elles les véritables protagonistes au lieu de simples accessoires qu’ils sont chez d’autres. La question centrale devient non pas, Qui a tué? mais Vont-ils s’en sortir? Eh oui braves gens, trente ans avant Cornell Woolrich, Mary a inventé le suspense. Ce n’est pas la seule de ses innovations. Rinehart s’exprime dans un idiome beaucoup plus relâché que ses collègues anglais, le but étant d’abolir la distance entre le lecteur et le narrateur (qui est souvent une narratrice) et on trouve chez elle pour la première fois ce ton direct, sans fioriture, qui est pour beaucoup la marque du polar américain. Enfin, ses intrigues souvent labyrinthiques – les critiques orthodoxes le lui reprochèrent d’ailleurs – rompent avec le schéma crime-enquête-solution hérité de Poe et raffiné par les Anglais. Le héros prend des risques, et parfois des coups. Le roman noir se souviendra de la leçon, sans bien sûr renvoyer l’ascenseur. Un siècle après la parution de L’Escalier en colimaçon, il est intéressant et délicieusement ironique de constater que la progéniture de Rinehart comprend les trois quarts de la production policière américaine et même mondiale; tout le monde lui doit quelque chose, ce qui n’est pas mal du tout pour un auteur que la critique ne cessa de dénoncer pour sa superficialité et ses facilités…

Notre second hôte est plus classique dans la forme, mais son influence est tout aussi déterminante à sa manière. Jacques Futrelle est paradoxalement le plus connu et apprécié des amateurs français grâce aux efforts de Roland Lacourbe, et sans doute celui qui se lit le plus facilement et avec le plus de plaisir aujourd’hui. Sa mort à bord du Titanic est l’une des grandes tragédies de l’histoire de la littérature policière. C’est que la grande force de Futrelle, c’est qu’il est moderne. Si Rinehart anticipe le suspense psychologique et le roman noir, Futrelle annonce lui le roman d’énigme triomphant de l’entre-deux-guerres et s’il opère à première vue en terrain familier – le grand détective qui résout les énigmes les plus tortueuses – il le fait d’une manière qui n’appartient qu’à lui. Son héros, S.F.X. Van Dusen (La Machine à penser pour les intimes) n’intervient pratiquement que sur des cas-limites, souvent des crimes impossibles. A l’heure où le roman-détective cherche à susciter l’admiration pour les prouesses intellectuelles du détective, Futrelle cherche à surprendre et à épater. Chez lui les maisons disparaissent, les voitures aussi, les assassins traversent les murs et ne laissent pas d’empreintes dans la neige… Ce goût du tour de force associé à un mépris souverain pour le réalisme est une caractéristique spécifique du whodunit « à l’américaine » et se retrouvera par la suite chez Ellery Queen, Fredric Brown et surtout John Dickson Carr dont Futrelle est en quelque sorte l’annonciateur. Journaliste, Futrelle écrit comme Rinehart dans une langue simple, quoique non dénuée d’humour. Et il n’hésite pas à expérimenter à l’occasion, là aussi avec des décennies d’avance sur les autres (sa nouvelle The Mystery of Room 666 anticipe un célèbre roman d’Agatha Christie paru vingt-cinq ans plus tard…) 

Terminons avec celui qui est sans doute le moins connu du public français puisqu’il a fallu attendre 2014 pour que son magnum opus soit publié chez nous grâce à l’excellent Jean-Daniel Brèque, hélas dans l’indifférence générale. Melville Davisson Post, puisque c’est lui, est en quelque sorte le patriarche du lot, puisqu’il commence à écrire à la fin du XIXème siècle. Il est aussi le moins « moderne » et ne se rattache à aucune école connue; c’est pourtant un auteur capital et précisément pour cette raison. Il se distingue une première fois en créant un mémorable personnage d’avocat marron, Randolph Mason (Perry lui doit son nom de famille) qui a pour particularité de ne défendre que des accusés coupables et de trouver chaque fois un moyen légal de les tirer d’affaire. Post, qui était lui-même avocat, parlait de ce qu’il connaissait et contribua à faire changer plusieurs lois par ses écrits. Mais c’est à un personnage tout à fait différent qu’il devra sa notoriété et sa place au panthéon des auteurs de romans policiers américains. L’Oncle Abner, puisque c’est lui, évolue dans la Virginie post-coloniale et, armé de sa Bible et de son solide bon sens, démasque les serpents qui grouillent dans son « jardin d’Eden ». Outre que Post invente ainsi le polar historique, il crée aussi par la même occasion le premier détective authentiquement américain en ce sens qu’il ne peut exister nulle part ailleurs. Abner peut également être considéré comme une réponse américaine au Père Brown de Chesterton par le caractère « sacré » qu’ils attribuent tous deux à leur « vocation » de détective, même si leurs théologies respectives sont tout à fait différentes. Le statut de Grand Détective de l’Oncle Abner tient davantage à sa forte personnalité qu’aux affaires qu’il débrouille, même si certaines sont très astucieuses. Post n’est en effet pas un virtuose de l’intrigue, étant avant tout un « littéraire » qui soigne son style et consacre une grande attention à ses personnages et à l’évocation du pays où ils évoluent. C’est sans doute le premier auteur américain de fiction criminelle qui entretienne avec son sol un lien aussi puissant, et qui en parle, contrairement à ses collègues plus urbains. Sa postérité se trouve dans ce que l’on pourrait appeler le polar américain « régionaliste », de Phoebe Atwood Taylor à (eh oui) James Lee Burke.

Si ce billet plus long que d’habitude vous a donné envie de vous plonger dans les oeuvres de ces trois auteurs disponibles en français et, pour ceux qui parlent la langue du Barde, de poursuivre avec celles encore inédites; si, surtout, il donne des idées à un ou des éventuels éditeurs qui passeraient par là (je suis d’un naturel optimiste) alors le plaisir que j’ai eu à l’écrire se doublera de celui d’avoir été utile. 

2 commentaires sur “Mary, Jacques et Melville

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