Luc 4-24 ou l’exil involontaire de Paul Halter

Je l’avoue d’emblée: je ne suis pas un inconditionnel de Paul Halter. J’entends par là que si je me fais un devoir d’acheter et de lire chacun de ses nouveaux livres, je ne suis pas aussi enthousiaste que la plupart de ses nombreux admirateurs – et j’ai déjà explicité à plusieurs reprises les causes de mes réticences sans qu’il soit besoin que j’y revienne ici. Elles sont du reste sans importance dans le cas qui nous occupe.

Paul Halter fut longtemps un cas d’espèce dans le PPF (Paysage Polardier Francophone) au point que je le qualifiais de « singleton »  dans ma critique, élogieuse d’ailleurs, de sa Toile de Pénélope. En effet, à rebours d’une production nationale largement vouée au noir le plus brut de décoffrage, Halter se spécialisait dans le roman d’énigme dans sa forme la plus radicale et la plus difficile, le crime impossible. Ses références n’étaient pas Jim Thompson et James Ellroy, mais Agatha Christie et surtout John Dickson Carr. Indifférent aux modes, il suivait son chemin de petit bonhomme, soutenu par un lectorat fidèle et hébergé par l’éditeur historique de ses modèles, Le Masque, dont il était l’un des auteurs-vedettes. Alors oui bien sûr, l’establishment le regardait au mieux avec condescendance et au pire avec mépris, et il ne fut jamais finaliste d’aucun Grand Prix de Littérature Policière ou Trophée 813, mais cela ne l’empêcha pas de publier, impavide, son ou ses romans annuels pendant près d’un quart de siècle.

Et puis vint la catastrophe. Le Masque fut racheté par les Editions Jean-Claude Lattès et confié à une dame dont le roman d’énigme n’était pas vraiment la tasse de thé et qui ambitionnait de faire de la maison un Rivages bis (comme si le premier ne suffisait pas…) Adieu donc la collection jaune au profit du grand format, et les auteurs « classiques » furent priés d’aller se faire voir ailleurs. Bonnes ventes obligent, Halter eut droit à un sursis mais les choses se gâtèrent rapidement et les nouveautés devinrent de plus en plus rares, jusqu’à ce Voyageur du passé  qui marqua le divorce. Halter publie depuis en auto-édition.

L’ironie grinçante de cette histoire c’est qu’au moment où l’édition française lui tournait le dos, Halter avait enfin réussi à faire une (petite, mais certaine) percée sur le marché anglophone grâce aux efforts de l’infatigable John Pugmire. Ses livres étaient traduits en anglais et ses nouvelles paraissaient désormais en exclusivité dans le Ellery Queen Mystery Magazine dont il est pratiquement devenu LE « French writer ». L’exploit est d’autant plus remarquable que, comme beaucoup le savent mais peu l’avouent, les trois-quarts de la production polardière nationale sont inexportables (les quelques exceptions étant généralement honnies du milieu parce que trop « commerciales ») et devrait susciter un regain d’intérêt ici.

Il n’en est rien, bien entendu. Et c’est honteux.

A l’heure où le polar français renoue enfin avec la diversité qui était la sienne avant le déferlement du regrettable « néo-polar » il serait bon que Halter retrouve sa place dans le PPF, d’abord parce qu’il le mérite, ensuite parce qu’il est à ce jour le dernier représentant en France d’un genre où notre pays a autrefois brillé et où il pourrait briller encore si les éditeurs et les critiques faisaient preuve d’un poil plus d’ouverture d’esprit (le public est déjà acquis, les auteurs qui se vendent vraiment le prouvent) Le Masque – qui a depuis changé de barreur – renoue lentement avec ses racines, peut-être une réconciliation serait-elle possible? Vous pouvez me traiter de rêveur, mais je ne suis pas le seul – du moins je l’espère.

2 commentaires sur “Luc 4-24 ou l’exil involontaire de Paul Halter

  1. La meme dame a J.C.Lattes refuse obstinement de me laisser publier « Six crimes sans assassin » de Pierre Boileau, tout simplement par ce que je fais Print On Demand. En anglais on appelle ca « dog in the manger. »

    John Pugmire

    P.S. Merci

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  2. Bonjour John,

    Elle est toujours chez Lattès? Il me semblait qu'elle était passée chez Gallimard après un bref passage au Seuil (elle a la bougeotte comme on dit chez nous)

    C'est vrai qu'il y a encore chez nous de fortes réticences vis à vis des nouvelles formes d'édition, et la puissance du lobby des libraires n'arrange rien. Avez-vous des nouvelles de M. Halter? Ecrit-il toujours?

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