Le premier Age d’Or

Dans son oeuvre-maîtresse (hautement contestable sur bien des points mais sans rival sérieux à ce jour – quand-est-ce qu’on le traduit?) Bloody Murder, l’historien et critique Julian Symons distingue non pas un, mais deux Ages d’or du roman policier. Il y a bien sûr celui que nous connaissons tous et qui correspond à peu près à l’entre-deux-guerres, mais il  n’est en fait que le second, le premier occupant lui les deux ou trois décennies précédant la Grande Guerre. Ces deux « Golden Ages » ont des points communs, mais se différencient également par certaines caractéristiques qui font qu’on ne peut les fondre en un seul. Tous deux exaltent la figure du Grand Détective et placent l’énigme au centre du genre; ils divergent néanmoins sur les objectifs, ainsi que sur la nature des énigmes à résoudre.


Pour les auteurs de la première période, l’histoire policière est avant tout démonstration. Le Grand Détective est un logicien, et les mystères auxquels il est confronté sont avant tout conçus pour mettre en valeur ses capacités d’observation et de raisonnement. Le lecteur n’est ni un adversaire ni un partenaire, mais un témoin passif dont la seule réaction attendue est de s’extasier devant l’intellect du limier; il n’est pas question de le surprendre ni de le duper. On ne cherche pas non plus la surenchère dans le spectaculaire ni le macabre. Le meurtre n’est pas le crime privilégié qu’il deviendra par la suite; on enquête aussi bien sur des vols, des disparitions ou tout autre événement intriguant. Surtout, le format de référence n’est pas le roman mais la nouvelle, qui se prête mieux il est vrai à cette conception de l’intrigue policière comme exposé. Certains Grands Détectives de la période comme Martin Hewitt ou le Père Brown n’apparaissent que dans des textes courts. Les quelques romans notables de la période sont eux aussi très différents du modèle qui prévaudra plus tard, notamment quant à la gestion de cette question pas encore cruciale, mais qui le deviendra, du whodunit. Ainsi, le roman de A.E.W. Mason Le Trésor de la Villa Rose révèle l’identité du coupable à mi-chemin. Dans d’autres romans à la conception plus « moderne » comme The Eye of Osiris de R. Austin Freeman le coupable est relativement facile à désigner, faute d’un pool de suspects suffisamment étendu. Freeman s’intéresse du reste davantage au « comment » – comment l’assassin a procédé, comment il sera démasqué – ainsi qu’à l’histoire d’amour entre le narrateur et la fille de la victime: les auteurs du premier Age d’or ne conçoivent en effet pas leurs oeuvres comme des puzzles abstraits ou désincarnés, mais les ancrent dans une réalité sociale et psychologique sans doute superficielle mais réelle. 

Et enfin E.C. Bentley vint. L’Affaire Manderson est peu connu en France malgré de nombreuses éditions et l’enthousiasme de critiques aussi pointus que Igor B. Maslowski, Maurice-Bernard Endrèbe ou François Rivière. C’est pourtant un livre capital, qui se situe à la charnière chronologique et stylistique des deux Ages d’or. Paru en 1913, il est conçu au départ comme une parodie du tout jeune genre qu’est la detective story. Philip Trent est un Grand Détective tout ce qu’il y a de plus orthodoxe: il observe et il déduit. Le problème, c’est qu’il déduit mal – il se trompe de coupable. Et qu’il tombe amoureux. Du jamais vu ou presque. Et en plus de balader son détective, Bentley balade aussi le lecteur qui a peu de chances de deviner, encore moins déduire, la vérité avant qu’il ne la révèle. L’Affaire Manderson n’est pas le premier roman d’énigme moderne; il a eu des prédécesseurs comme Le Mystère d’un Hansom Cab de Fergus Hume, Le Grand Mystère du Bow de Israël Zangwill ou en France Gaston Leroux et sa Chambre jaune, mais lui va faire souche, du moins dans les pays anglo-saxons. Insensiblement le detective novel (car désormais ce sera principalement un roman) vient de se transmuer en quelque chose de tout à fait différent: un miroir aux alouettes où l’auteur « joue » avec le lecteur dans tous les sens du terme. Le second Age d’or – le vrai pour beaucoup – va pouvoir commencer. 

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