Le propre de l’Holmes

La parodie n’est pas un genre aussi facile qu’on pourrait le croire, du fait qu’elle suppose non seulement des qualités particulières de la part du parodiste, mais aussi et surtout de celle du parodié. Il faut en effet que celui-ci soit suffisamment connu, ait une personnalité et/ou un style suffisamment marqués, pour que le lecteur soit en mesure de goûter la caricature. Quel intérêt en effet de moquer quelqu’un que personne ne connaît et sans aucun signe distinctif, de sorte que la parodie ne fera rire que son auteur? 

De par son caractère très codé et ses personnages hauts en couleur, le roman d’énigme classique se prête particulièrement bien à l’exercice, qui a produit de nombreux chefs-d’oeuvre des Trois Détectives de Leo Bruce au film de Robert Moore Un cadavre au dessert. De tous les Grands Détectives toutefois, c’est Sherlock Holmes qui a suscité le plus de « vocations », d’abord parce qu’il est le plus célèbre et pour beaucoup le plus grand des limiers de fiction, et aussi parce que ses aventures reposent sur des leitmotivs et, disons-le, une formule qui les rendent très faciles sinon à imiter (nombreux sont ceux qui s’y sont cassés les dents) mais certainement à détourner – et on ne s’en est pas privé, et ce même du « vivant » de Holmes.

Le recueil paru chez Baker Street, Le Détective détraqué, nous propose un florilège de ces « profanations » jamais – trop – méchantes et souvent jubilatoires, de l’ère victorienne à nos jours. On y trouve des noms connus (Robert Barr, Bret Harte, Jack London, René Reouven et… Doyle lui-même) et d’autres qui le sont moins, mais l’ensemble même si forcément inégal à le mérite de nous prouver la fécondité du genre, égale à celle du personnage qui l’inspire. L’amateur goûtera tout particulièrement Le Grand Mystère de Pegram de Barr avec sa solution à double détente; L’Aventure des deux collaborateurs de James M. Barrie, une private joke à l’auto-dérision irrésistible; Le Vol du coffret à cigares de Bret Harte qui justifie la réputation flatteuse dont il jouit dans les pays anglo-saxons et surtout le méconnu mais hilarant Epinglé au mur de Peter Ashman qui nous livre en quelque sorte l’arrière-boutique du Canon. Le long et curieux mélange d’hommage et de plaidoyer pro bono de Jack London mérite aussi le détour ainsi que la réécriture d’une célèbre affaire récente par l’holmésologue français Bernard Oudin. Il ne s’agit toutefois que de préférences personnelles, car l’ensemble est d’un très bon niveau et il y en a pour tous les goûts, l’anthologiste n’hésitant pas à sortir des sentiers battus et d’une interprétation trop stricte du concept. 

Mon seul regret, qui n’est pas un reproche, est le trou chronologique qui correspond à peu près au milieu du XXème siècle, trou qui s’explique probablement par des questions de droits, une autre maison d’édition ayant elle aussi décidé de s’attaquer au genre et ayant sans doute préempté les meilleures oeuvres de la période. En l’état nous avons tout de même un très bon moment de lecture, rehaussé par de magnifiques illustrations, et un très bel hommage au « roi des détectives et détective des rois ». Par les temps qui courent, c’est un plaisir que les holmésiens et les autres auraient tort de se refuser. 

Citation: « Un simple auteur n’a droit qu’à une seule coupure de presse par semaine. Seuls les criminels, les dramaturges et les acteurs en récoltent par centaines. » 

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