Elisabeth Sanxay Holding, Miasmes (1929)

Bien que nous croulions depuis la fin de la guerre sous les traductions pas toujours nécessaires d’ouvrages pas toujours indispensables, notre vision de la littérature criminelle anglo-saxonne est très parcellaire, tributaire qu’elle est des choix des éditeurs. La liste est longue des livres capitaux qui n’ont jamais traversé la Manche ou l’Atlantique, lacunes lourdes de répercussions sur notre compréhension du genre et de son histoire. Celle-ci est ainsi réduite chez nous à une opposition binaire entre roman d’énigme et roman noir, terme fourre-tout où l’on range aussi bien Raymond Chandler que Jim Thompson. Cette représentation manichéenne ne laisse que peu de place aux nuances intermédiaires, et c’est pourquoi le suspense psychologique reste si peu étudié, commenté et édité. Il s’agit pourtant d’une école d’une grande richesse qui, dans les années d’après-guerre, fut à l’avant-garde du genre, repoussant ses frontières communément admises de façon parfois plus radicale que le « noir ». Plus souple que son prédécesseur le whodunit et plus ancré dans la réalité quotidienne que le hardboiled tout en empruntant l’ingéniosité de l’un et le tempo rapide de l’autre, le suspense se montra également plus hospitalier au sexe faible, au point d’en devenir et d’en rester la spécialité jusqu’à nos jours. Elisabeth Sanxay Holding est l’une des grandes plumes du genre, l’une de ses pionnières aussi car elle précède de deux décennies la « grande génération » des Charlotte Armstrong, Margaret Millar, Mildred Davis et autres Patricia Highsmith. Une poignée de ses romans fut publiée chez nous après la guerre puis plus rien jusqu’à ce que Baker Street réédite Au pied du mur en 2013 avant de nous offrir cette année un inédit, Miasmes, qui est le sujet de cette chronique. 

Paru aux Etats-Unis en 1929, il s’agit de son premier roman – policier, car la dame n’en était pas à son coup d’essai – et si ce n’est pas tout à fait un chef-d’oeuvre il est plus que prometteur et surtout tout à fait à part dans la production criminelle de l’époque. Nous sommes en effet en plein Age d’or du roman d’énigme qui règne en maître des deux côtés de l’Atlantique; S.S. Van Dine est l’auteur de romans policiers le plus lu en Amérique et Dashiell Hammett – qui publie La Moisson rouge la même année – n’est connu que des seuls lecteurs de Black Mask. Or Miasmes, s’il est bâti autour d’un mystère ou plus précisément d’une situation mystérieuse, n’est en rien un detective novel. Il n’en a pas la structure carrée, le développement mécanique et son héros, qui n’a rien d’un Grand Détective, loin de contrôler la situation est le jouet de forces qui le dépassent, une véritable boule de flipper ballottée d’une énigme à l’autre. L’enjeu du livre n’est pas la résolution du mystère, mais le devenir des personnages et le lecteur tourne les pages avec avidité non pas pour savoir qui a tué qui – il le devine rapidement – mais pour savoir ce qui va arriver

Ce déplacement de l’intérêt et de la perspective n’est pas une invention de Holding; Mary Roberts Rinehart l’a initié dès le début du siècle – et son influence est indiscutable dans la construction heurtée, et parfois brouillonne, de l’intrigue. Là où Holding innove, c’est en creusant la psychologie, notamment du personnage principal qui est beaucoup plus complexe que les héroïnes de Rinehart et ne sort ni indemne ni le même homme de ses aventures. Elle brouille également les cartes sur le plan moral; l’une des leçons que le jeune Alex Dennison apprendra au terme de ce parcours initiatique est que l’éthique et la justice des hommes ne sont pas nécessairement synonymes, une distinction sur laquelle Holding reviendra dans ses livres suivants et de manière encore plus radicale. Surtout, l’ambiance générale évoque celle d’un cauchemar, Dennison traversant sans les comprendre des événements qui semblent dépourvus de sens et dont l’explication finale, très alambiquée, est le point faible du livre. Holding résoudra ce problème dans ses livres suivants en minorant l’énigme jusqu’à la faire disparaître tout à fait. Cette évolution n’est pas sans rappeler celle de l’une de ses « héritières », Dorothy B. Hughes dont la préface très érudite et perceptive de Gregory Shepard nous apprend qu’elle comptait au nombre de ses fans, ce qui n’est certainement pas une coïncidence. 

Il serait faux de conclure de tout ceci que l’importance et l’intérêt de Miasmes ne sont fonction que de son contexte historique sur lequel je me suis il est vrai longuement attardé; il s’agit avant tout d’un livre absolument passionnant qui se lit d’une traite – compliment à prendre littéralement car c’est ainsi que je l’ai lu. Le roman fonctionne aussi bien sur le plan du suspense que de l’analyse psychologique, les deux se confondant au final, et offre en sus une réflexion pas inutile par les temps qui courent sur les grandes certitudes quelles qu’elles soient. Ajoutons que le livre est aussi un bel objet, avec de très jolies illustrations de Leonid Roslov, et souhaitons que le succès soit au rendez-vous afin que d’autres inédits de Holding suivent, le meilleur ou plutôt l’encore meilleur étant encore à venir. 

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