Editeur, please

Ainsi que je le disais dans mon précédent billet, nous ne connaissons de la littérature policière anglo-saxonne que ce que les éditeurs veulent bien nous en montrer. Si la plupart des « grandes oeuvres » classiques ont été traduites et sont bien connues des amateurs, il en reste encore beaucoup qui sont inaccessibles au lecteur ne pratiquant pas la langue de Shakespeare. Je n’épiloguerai pas sur les raisons qui font que Dorothy Dunnett reste inconnue du public français alors que les oeuvres complètes de James Hadley Chase ou Carter Brown ont été traduites; je me réserve ce plaisir pour une autre fois. Le but de ce billet est de montrer l’ampleur du travail qui reste à accomplir, et qui sait donner une ou deux idées à un éditeur courageux qui passerait par là. La liste qui suit est un work in progress qui évoluera au gré de mes lectures et des éventuelles recommandations des visiteurs de la Villa. Elle se cantonne aux seuls auteurs anglophones car c’est à mon grand regret la seule langue étrangère que je pratique: là encore n’hésitez pas à me signaler des oeuvres d’autres langues ou cultures qui pourraient y figurer.

The Notting Hill Mystery de Charles Felix (1862)
Trois ans avant L’Affaire Lerouge de Gaboriau, le mystérieux Charles Felix signe le premier roman policier en langue anglaise, et peut-être le premier tout court. Le recours à l’hypnose pour éclaircir le mystère (une affaire d’empoisonnement) fera broncher les puristes, mais l’importance historique du livre est indéniable. 

The Man in Lower Ten de Mary Roberts Rinehart (1906) 
Un homme prend le train, y trouve un cadavre après quoi le train déraille, mais les ennuis ne font que commencer. Pour son premier roman, Rinehart brode une espèce de pré-Mort aux trousses pas toujours convaincant (le film de Hitchcock ne l’est pas non plus) mais mené tambour battant. A une époque où la figure du Grand Détective commence à s’imposer, Rinehart prend pour héros un homme du commun et préfère l’action à la déduction. Elle sème ainsi sans le savoir les germes d’un nouveau genre: le suspense. 

The Eye of Osiris de R. Austin Freeman (1911)
Une disparition, un cadavre, une momie: voici les ingrédients de ce livre dont on ne s’explique pas qu’il n’ait jamais été traduit, Freeman ayant été un habitué des collections policières françaises d’avant-guerre. C’est pourtant une oeuvre capitale dans le développement du roman d’énigme, doublé d’une très jolie histoire d’amour. Et le docteur Thorndyke est le plus grand des « rivaux de Sherlock Holmes » en même temps que l’ancêtre direct des Gil Grissom et autres Temperance Brennan. 

The Case of the Late Pig de Margery Allingham (1937)
Des quatre « Reines du Crime », Allingham est sans doute celle qui a eu le moins de chance avec les éditeurs français, qui ne se sont intéressés à elle que de façon très sporadique. Des cinq ou six inédits qui attendent toujours leur traducteur, celui-ci est peut-être le meilleur. Albert Campion, héros habituel de l’auteure et exceptionnellement narrateur de l’histoire, enquête sur la mort étrange, ou plutôt les morts étranges, de son vieil ennemi « Pig » Peters, assassiné deux fois à six mois d’intervalle. 

Tragedy at Law de Cyril Hare (1942)
Un juge itinérant reçoit des menaces de mort, mais ce n’est pas une si petite chose qui l’empêchera de faire son travail, jusqu’à ce que… Il n’est pas difficile de comprendre pourquoi ce livre a pu rebuter les éditeurs français de l’époque ou de la nôtre: il nécessite en effet une solide connaissance du système judiciaire anglais et surtout il ne s’y passe pratiquement rien avant les cinquante dernières pages. C’est pourtant un livre remarquable et justement célèbre dans les pays anglo-saxons où il est constamment réédité. Juge lui-même, Hare sait de quoi il parle et il en parle bien. On espérait voir ce chef-d’oeuvre enfin traduit après que Rivages nous ait offert les excellents Meurtre à l’anglaise et Le Clarinettiste manquant, mais la mort de Claude Chabrol en décida autrement. 

The Moving Toyshop de Edmund Crispin (1946)
Un cadavre dans une boutique. Le cadavre disparaît. La boutique aussi. Vous trouvez ça étrange? Ce n’est pourtant qu’un début. Crispin signe un roman incroyablement ingénieux, complètement fou, très érudit (on est à Oxford après tout) et extrêmement drôle. Ces qualificatifs s’appliquent également à ses six autres romans encore inédits en français mais celui-ci est de loin le plus célèbre, et sa traduction comme celle du Hare devrait être une mesure d’urgence. 

Wilders Walk Away de Herbert Brean (1948)
Où l’histoire étrange – une de plus, me direz-vous – d’une étrange famille où l’on disparaît – au sens propre du terme – au lieu de mourir dans son lit. Un régal pour les amateurs de chambres closes et autres crimes impossibles à la résolution peut-être un poil capillotractée mais ingénieuse. Peu prolifique, Brean n’a écrit que sept romans, dont un seul a attiré l’attention d’un éditeur français. Dommage.

The Man Who Didn’t Fly de Margot Bennett (1956)
Les lecteurs français frustrés peuvent se consoler en se disant que celui-ci est difficile à trouver même en version originale, je n’y ai en tout cas jamais réussi et je ne le connais donc que par sa réputation flatteuse. Un avion s’écrase, tuant ses passagers, mais la police envisage rapidement la possibilité d’un sabotage orchestré par un hypothétique troisième passager – « l’homme qui n’a pas volé » du titre – qu’il s’agit d’identifier parmi un groupe de quatre suspects. Des gens aussi différents que Anthony Boucher, Julian Symons et Martin Edwards ont chanté les louanges de ce livre, ce n’est sûrement pas pour rien. Notons que le livre a été traduit en allemand, espagnol et italien – seuls les irréductibles Gaulois ont fait une fois de plus de la résistance.

The New Sonia Wayward de Michael Innes (1960)
Michael Innes est – relativement – connu chez nous pour les quelques enquêtes de l’Inspecteur Appleby publiées naguère chez 10/18, sans grand retentissement il est vrai. Son oeuvre très abondante comporte également des romans sans personnage récurrent, dont celui-ci où un colonel à la retraite décide de « prendre la succession » de son épouse, écrivain à succès morte accidentellement lors d’une croisière à deux et dont il décide de dissimuler le décès. Comme il faut s’y attendre, les ennuis sont au rendez-vous. 

A suivre…

Un commentaire sur “Editeur, please

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s