L’Age d’Or

Les critiques et historiens français de la littérature policière considèrent généralement le concept de Golden Age comme s’appliquant seulement à l’école britannique de l’entre-deux-guerres, et n’oublient jamais de marquer leur manque d’enthousiasme en l’assortissant de guillemets sceptiques. L’école américaine n’est que rarement évoquée (la doxa française la fait naître avec Black Mask) et la française ne l’est jamais. Les auteurs qui la composent sont connus, cités et parfois étudiés, mais toujours individuellement et non comme un ensemble. Cette étrange lacune reflète le statut marginal du roman à énigme dans le PPF et sa perception comme un genre essentiellement anglo-saxon, étranger à la culture française et d’un intérêt autre qu’historique mineur. Or il y a bien un roman à énigme spécifiquement français et qui connut son apex peu ou prou à la même époque que son frère anglo-saxon même s’il se distingue de ce dernier sur de nombreux points qui ont freiné leurs échanges. C’est sur ces « points de désaccord » qui font l’identité du Golden Age français que cet article portera. 

Le plus important est que le roman d’énigme français, à de rares exceptions près, ne se veut pas un jeu mais un roman. Comme dans le roman policier primitif, le lecteur est un témoin, pas un adversaire. Souvent, le coupable bien que caché est assez facile à identifier, d’une part parce que le pool de suspects est beaucoup plus restreint que chez les auteurs anglophones, et de l’autre parce que peu d’efforts sont faits pour brouiller les pistes. L’auteur ne joue pas non plus « franc-jeu » comme il est tenu de le faire outre-Manche et outre-Atlantique; il dissimule souvent des faits essentiels qu’il ne révèle qu’à la conclusion. Le lecteur n’a donc pas la possibilité d’anticiper la solution qui peut donner l’impression de sortir d’un chapeau. C’est sans doute cette différence, perçue comme une faiblesse, qui explique le mauvais accueil par la critique anglo-saxonne des quelques romans policiers français – souvent des lauréats du Prix du Roman d’Aventures – traduits dans les années trente. 

Relativement indifférent au « Qui » le roman d’énigme français se passionne en revanche pour le « Pourquoi » et surtout le « Comment ». La plupart des énigmes portent sur des faits criminels certes mais surtout déconcertants, qui passent la logique commune. Le crime impossible, sous sa forme classique de la chambre close mais pas seulement, est très fréquent et certains auteurs (Boca, Boileau, Vindry) s’en font une spécialité. Le fantastique, le merveilleux ou le « simple » insolite s’invitent eux aussi régulièrement sous la plume d’un Pierre Véry ou, plus sombre, un Edouard Letailleur. On note aussi un penchant pour le cas-limite comme dans le roman de Claude Aveline, La Double mort de Frédéric Belot dont le titre est à prendre au pied de la lettre. Dans ce contexte le détective joue un rôle tout à fait différent de ses cousins anglophones: il n’est pas un exorciste qui chasse les démons/criminels et rétablit l’ordre, mais un interprète des signes armé du « bon bout de la raison » et/ou d’une compréhension intime de la nature humaine, les indices étant physiques aussi bien que psychologiques (certains Grands Détectives de la période sont davantage psychiatres ou confesseurs qu’enquêteurs à proprement parler, cf. le Commissaire Gilles de Jacques Decrest et, bien sûr, Maigret) 

Il y a, enfin, la quasi-absence de règles. Le roman d’énigme français n’a pas de théoriciens et donc pas de Boileau (sans jeu de mots) pour dire ce qui est admissible ou pas. Résultat: tout se fait, tout se tente, tout s’écrit. Un S.A. Steeman, par ailleurs le plus « orthodoxe » des auteurs francophones, peut ainsi s’autoriser à écrire un roman sans solution. Les témoins peuvent mentir et toute une intrigue s’avérer n’être qu’une farce, une imposture. La frontière entre roman policier et roman-roman est allègrement franchie aller et retour. 

Le Golden Age français est ceci dit beaucoup plus court que celui des Anglo-Américains du fait de la guerre et de l’Occupation qui donnent aux Français des soucis bien plus urgents que la résolution d’une énigme en chambre close. Qui plus est, l’occupant n’apprécie guère le « modèle anglais » et les livres qui paraissent s’en inspirer: Maurice-Bernard Endrèbe verra ainsi la première version de « La Mort bat la campagne » interdite de publication, la censure croyant qu’il s’agit d’une traduction déguisée. L’après-guerre ne sera… guère plus souriant, avec le déferlement du roman noir et l’apparition d’un nouveau genre, le suspense, tous deux beaucoup plus susceptibles de plaire aux amateurs de sensations fortes. Le roman d’énigme français survit tant bien que mal jusqu’à l’arrivée du néo-polar qui le ringardise tout à fait et l’oblitère de la mémoire collective (« Avant Manchette, il n’y avait rien »

Un « revival » est-il possible? L’exemple anglais laisse supposer que oui. Mais les Anglais, contrairement à nous, n’ont jamais vraiment perdu le contact avec leurs « racines » et la production locale a toujours été diverse, contrairement à la nôtre qui sort tant bien que mal d’un demi-siècle de noir à tous les étages. Le « milieu » est également un problème, dominé qu’il est par des gens – auteurscritiques, historiens, éditeurs – qui ne portent pas vraiment le roman d’énigme dans leur coeur, c’est le moins que l’on puisse dire; et le renouvellement générationnel ne semble pas aller dans le sens d’une plus grande ouverture. L’éclipse risque donc de durer longtemps encore. 

2 commentaires sur “L’Age d’Or

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s