Faire à nouveau connaissance

Six ans après sa première parution aux Editions du Septentrion, Le Coeur et la Raison (Gaudy Night en V.O.) de Dorothy L. Sayers sort ENFIN en poche, dans la collection Libretto de Phébus. Cette plus grande visibilité lui permettra peut-être de trouver le public dont le caractère confidentiel de son éditeur d’origine l’avait privé et qu’il mérite amplement: c’est tout simplement l’un des grands livres de son auteure et l’un des sommets du roman policier anglo-saxon de l’entre-deux-guerres. 

Pourquoi alors a-t-il fallu près d’un siècle pour qu’il nous parvienne enfin? Eh bien, c’est que les relations entre la mère de Lord Peter Wimsey et l’édition française ont toujours été extrêmement compliquées. Alors que sa consoeur, rivale et néanmoins amie Agatha Christie trouva d’emblée l’éditeur qui devait la suivre pendant toute sa carrière et au delà, Sayers a été brinquebalée de collection en collection, ce qui rend difficile la constitution d’une « clientèle ». Elle fut aussi souvent traduite n’importe comment, ce qui est déjà préjudiciable en temps normal mais l’est encore plus pour un auteur aux prétentions littéraires de plus en plus affirmées au fil de son oeuvre. C’est d’ailleurs peut-être ce dernier point qui fournit la clé de la réception difficile de Sayers dans notre pays. 

A une époque où le detective novel était largement vu comme un divertissement sans plus d’enjeu ni d’intérêt qu’une grille de mots croisés, Sayers chercha à lui donner une envergure littéraire dont elle l’estimait trop rarement pourvu. Ses romans, d’abord relativement orthodoxes, prirent progressivement une plus grande ampleur romanesque, culminant avec le cycle consacré aux amours de Lord Peter et de l’écrivaine Harriet Vane où l’intrigue policière passe au second plan au profit des véritables centres d’intérêts de Sayers, à savoir la psychologie, l’étude de moeurs et les relations entre les sexes. Le Coeur et la Raison est le point culminant de ce quatuor et sans doute l’oeuvre la plus personnelle et la plus radicale de son auteure: non seulement aucun meurtre n’est commis, mais l’essentiel du livre est consacré à de longues discussions sur la place des femmes dans la société et l’éducation comme facteur d’émancipation. Tout cela pour dire que le puriste ou le lecteur en quête de divertissement facile n’y trouvera pas son compte. Le livre est également très long, beaucoup plus en tout cas que ses prédécesseurs. On ne s’étonnera donc pas que le cycle Harriet Vane n’ait intéressé que très tardivement les éditeurs français; ses priorités n’étaient pas les leurs – et ne le sont toujours pas, semble-t-il, puisque les seuls romans continuellement réédités sont ceux antérieurs à la « conversion » de Sayers à la « littérature sérieuse ». A tel point que la seule édition française – tronquée – de The Nine Tailors (Les Neuf tailleurs en VF) son autre chef-d’oeuvre, atteint désormais des prix astronomiques sur le marché de l’occasion. 

Tout cela est infiniment regrettable d’une part parce que le lecteur français se voit privé d’un auteur majeur, mais surtout parce qu’il est impossible de comprendre le roman policier anglo-saxon, et surtout anglais, sans connaître l’oeuvre de Sayers. Même si elle n’a jamais atteint les tirages d’Agatha Christie, elle a exercé sur ses confrères et successeurs une influence au moins aussi grande, et peut-être encore plus importante. La liste des auteurs, et surtout auteures, qui se revendiquent de son oeuvre est impressionnante, et dépasse les limites du seul roman d’énigme. P.D. James et Sara Paretsky n’ont a priori pas grand-chose de commun, mais sont toutes deux de grandes admiratrices de DLS comme l’appellent ses fans. En outre Sayers fut toute sa vie une grande francophile qui lisait, écrivait et parlait notre langue couramment et serait probablement fort attristée de se voir à ce point ignorée chez nous. Enfin, il y a Lord Peter qui mérite à lui seul la lecture des romans et nouvelles (Sayers fut une remarquable nouvelliste) où il apparaît. Rarement un détective aura à ce point existé pour le lecteur alors même qu’il est pour l’essentiel une création de fantaisie. Il faut revisiter Sayers et, qui sait, peut-être les éditeurs reviendront-ils sur leurs préjugés; il y a largement de la place pour une autre Reine du Crime dans le Panthéon. 

2 commentaires sur “Faire à nouveau connaissance

  1. Je viens de découvrir ce blog, bravo pour ces articles aussi bien écrits qu'instructifs. J'ai tenté de lire un dorothy sayers dans ma jeunesse mais il me semble ne pas être allé au bout. Lord Peter et le Bellona club me semble t-il. Faudra que je retente…

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  2. Bonjour et merci de votre visite, ainsi que pour les compliments. Ca fait plaisir de savoir que l'on n'écrit pas que pour soi!

    Bellona fut mon premier Sayers à moi aussi, et il ne m'a pas fait très forte impression non plus – à tel point que je n'ai pas touché un autre de ses livres pendant près de dix ans! C'est avec le premier – et hélas – dernier volume de l'Intégrale du Masque que j'ai renoué le contact et cela a « pris » cette fois-ci. Je vous suggère si vous voulez retenter l'expérience de commencer avec le « pilote », Lord Peter et l'Inconnu, c'est un très bon livre qui permet aussi de prendre la température de l'oeuvre: si vous n'accrochez pas à celui-là, inutile de poursuivre! 🙂

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