Georges Simenon, auteur de polars

Parmi tous les pièges qui le guettent – et Dieu sait qu’ils sont nombreux! – celui dont le critique doit le plus se garder est de prendre pour argent comptant ce que dit l’auteur à propos de son oeuvre. Le fait d’avoir écrit un livre n’en fait pas pour autant de vous le meilleur juge; il n’est même pas certain que cela vous permette de mieux le comprendre.
Prenons Georges Simenon. Parce qu’il a toujours professé se soucier comme d’une guigne de l’intrigue policière et considérer les Maigret comme des oeuvres alimentaires, les spécialistes se sont empressés de le croire et de déclarer que le père de Jules était un « véritable écrivain » dont les « romans durs » représentaient la contribution la plus essentielle et la plus durable à la littérature occidentale. Simenon « transcendait le genre » comme on dit chez les Anglosaxons.
Je laisserai ici de côté la question de savoir si oui ou non le Georges était un « véritable écrivain » dans la mesure où j’attends toujours que l’on m’explique ce que c’est qu’un « faux ». Je ne me pencherai pas non plus sur la valeur littéraire des « romans durs ». Elle est sans doute très grande, mais à quelques exceptions près cette partie de l’oeuvre simenonienne m’est indifférente. Il se trouve en effet que je m’intéresse, moi, à l’intrigue policière et que la plupart des « romans durs » en sont dépourvus au point de relever à mon sens de la littérature blanche, qui est hors du champ de compétence et d’intérêt de ce blog et de son auteur. Vous êtes libres de me jeter des tomates, pourvu qu’elles soient fraîches.
Non moi ce dont je veux parler c’est des oeuvres purement et indiscutablement policières de Simenon, qui incluent certes les Maigret (encore que pas tous) mais aussi les romans d’apprentissage, la trilogie en 13, les Dossiers de l’Agence O et les enquêtes du Petit Docteur. Pour qui les lit sérieusement, sans (trop) s’attarder sur les aspirations littéraires de l’auteur, son affirmation et celle de ses exégètes selon laquelle « l’énigme ne l’intéressait pas » s’effondre comme le taux du bolivar vénézuélien. Non seulement l’ami Georges savait construire une intrigue, mais il était capable de virtuosité à l’occasion et semblait même y prendre un certain plaisir. Mieux, cette partie de son oeuvre témoigne d’une fascination jamais avouée mais flagrante pour le detective novel anglo-américain et pour la figure du Grand Détective.
C’est sans doute la série de nouvelles rassemblée sous le titre Les 13 Mystères qui témoigne le plus et le mieux de cette fascination. L’enquêteur qui sert de fil rouge à ces histoires est un dénommé Joseph Leborgne, personnage irascible mais redoutablement perspicace qui dénoue les affaires les plus apparemment insolubles sans quitter ou presque son foyer. Ses « enquêtes » sont rapportés par un narrateur anonyme dans lequel il est tentant de voir Simenon lui-même et qui à l’occasion sert de jambes à cette grosse tête. Les énigmes qu’il résout sont de complexité et d’intérêt inégaux – c’est le lot de ce genre de recueil, mais l’inspiration est bien « classique »: Leborgne est un ratiocineur qui contrairement à Maigret – enfin, à ce que ce dernier prétend – ne s’intéresse qu’aux faits dont il déduit la seule solution possible. Les critiques anglo-saxons reconnurent de bonne heure Leborgne comme un cousin français de leurs Nero Wolfe et autres Gideon Fell et il est permis de regretter que Simenon n’ait plus jamais fait appel à lui, sans doute parce que le personnage s’accordait mal à l’orientation « balzacienne » prise ensuite par son oeuvre.
Un autre exemple est le roman Le Passager du Polarlys qui est peut-être le seul véritable whodunit de son auteur en ce sens que l’intrigue en lieu clos tourne entièrement autour de l’identification du coupable parmi un nombre restreint de suspects. Les simenoniens « orthodoxes » qui considèrent de toute manière cet ouvrage comme mineur s’intéresseront surtout à l’atmosphère, il est vrai remarquablement rendue, mais l’intrigue n’est pas laissée de côté et l’identité du meurtrier n’est pas entièrement attendue. Simenon en tout cas ne bâcle pas, contrairement à certains de ses confrères « transcendants ».
Comme dit plus haut, tous les Maigret ne sont pas policiers au sens classique du terme. Il en est en effet beaucoup où l’intrigue est un prétexte et où même il n’y a pas d’intrigue du tout – mais ceux où Simenon accorde plus d’importance au facteur criminel reposent généralement sur des énigmes solidement et parfois même brillamment construites. Maigret n’est certes pas un Grand Détective « traditionnel » mais il obtient des résultats et – preuve encore qu’il ne faut pas toujours croire ce qu’une personne dit d’elle-même – il déduit beaucoup plus souvent qu’il ne veut bien l’admettre. Je défie quiconque a lu, lit ou lira Cécile est morte, Maigret a peur, Le Pendu de Saint-Phollien, Monsieur Gallet décédé ou Le Chien jaune de venir me dire après cela que l’homme qui les a écrits ne savait pas construire une intrigue policière et/ou s’en foutait totalement. Le Chien jaune témoigne d’ailleurs également de l’intérêt de Simenon pour le genre lui-même; on peut en effet le lire comme un pastiche ou une parodie de l’école anglaise classique que Simenon confronte à sa propre vision du « roman détective » comme on disait alors – les échanges entre Maigret et son « Watson » sont savoureux de ce point de vue.
Pourquoi alors Simenon a-t-il tant insisté sur le fait qu’il n’était pas un auteur de romans policiers, qu’il n’en écrivait que pour faire bouillir la marmite, que le genre était de toute façon mineur, et j’en passe? Lui seul le sait. La quête effrénée de respectabilité vous fait parfois renier jusqu’à vos parents. Ce qui est le plus troublant, c’est qu’il se soit trouvé tant de gens pour le croire jusque et y compris parmi les lecteurs et critiques spécialisés. Comme s’il était impossible pour tout ce beau monde d’admettre qu’un grand écrivain – car ça il l’était, point de doute – puisse aussi être un grand auteur de romans policiers.

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