L’Imagination au pouvoir

« Mais pourquoi la France a-t-elle un problème avec l’imaginaire? » se demande Stéphane Marsan des Editions Bragelonne dans une tribune publiée par BibliObs. Il n’est pas le premier à se poser la question et sans doute pas le dernier, tant les mentalités évoluent lentement sur ce sujet dans notre pays. En fait le problème n’est pas tant que l’imaginaire n’existe pas en France que le fait qu’il est marginal, ignoré, méprisé par les élites culturelles et boudé par le grand public – sauf quand il vient d’ailleurs, ce qui ajoute l’incohérence à l’injure. Il faudrait nous y résigner: « Les Français n’ont pas la tête fantastique » selon l’adage bien connu des éditeurs et des producteurs hexagonaux.

Il serait plus juste de dire qu’ils ne l’ont plus, car nous sommes tout de même au pays de la Chanson de Roland, du Cycle de Bretagne, de Rabelais et des Contes de Perrault. L’imaginaire est partie intégrante de la littérature française jusqu’à l’âge classique où les choses commencent de se gâter. Nicolas Sarkozy s’est pris une violente volée de bois vert de la part des milieux enseignants et culturels quand il s’est avisé de donner son opinion non autorisée sur La Princesse de Clèves, mais il est permis – pour d’autres raisons que lui – de considérer ce livre comme la pire catastrophe de l’histoire littéraire française, de notre point de vue du moins. Le roman français était, avant que Mme La Fayette n’y fasse son apparition, un genre considéré comme mineur et, comme tous les genres mineurs, libre de toute contrainte académique. On se gausse beaucoup de nos jours, le plus souvent sans les avoir lus, des romans-fleuves de Mme de Scudéry ou d’Honoré d’Urfé mais ils avaient le mérite de se jouer des canons classiques alors étouffants et, surtout, de donner la primauté à l’imagination. C’est d’ailleurs ce que leur reprochaient les pisse-froid à la Boileau, et leur reprochent encore les critiques modernes: le mot « invraisemblable » revenant souvent sous la plume des uns et des autres comme la condamnation suprême. Et d’entonner en coeur « Enfin, Mme de La Fayette vint » pour saluer la révolution tranquille qu’elle initia et qui amena pour longtemps la fiction « sérieuse » française sur les rails raisonnables du réalisme et de l’analyse psychologique. L’imaginaire, l’imagination furent priés d’aller se faire voir ailleurs, soit dans les contes pour enfants, soit dans les diverses bibliothèques bleues à l’usage de la plèbe.

Les Lumières ne furent bien évidemment pas pour arranger la situation; elles ne firent au contraire que l’aggraver. L’imaginaire assimilé à la superstition devenait toxique en plus d’être inesthétique. De plus, les philosophes assignant à la fiction un but didactique (on ne parlait pas encore de « littérature engagée ») il était encore moins question que d’habitude de sortir des clous de la réalité réelle et de la psychologie psychologique. C’est dans ce contexte qu’apparaît le romantisme, d’abord en Allemagne avant de gagner le reste de l’Europe. Le romantisme, on l’oublie trop souvent en France où il s’est curieusement fixé à la gauche de l’échiquier politique de l’époque, est un mouvement essentiellement réactionnaire. Politiquement dans certains cas mais pas tous, mais indubitablement sur les plans philosophique et littéraire: il s’agit de rompre avec la « raison raisonnante » et remettre les sens, dont l’imagination, au coeur du processus créatif. On redécouvre les mythes, le folklore, les contes de grand-mère, et on jette les règles classiques aux orties. Les fantômes, les démons, les monstres retrouvent droit de cité dans la fiction, et un nouveau genre – le fantastique – apparaît ainsi. La France n’est pas épargnée par cette (contre-) révolution.

Le XIXème siècle est sans doute l’Âge d’or de l’imaginaire en France. Tout le monde lit Hoffmann et Poe et y va de son petit conte, de sa petite nouvelle, plus rarement de son roman – même les écrivains les plus en vue. Comment se fait-il alors que nous nous retrouvions deux-cents ans plus tard dans la situation décrite par Stéphane Marsan? C’est qu’il ne s’agit que d’un Âge d’or relatif. Certes c’est la seule période où le genre est « respectable », c’est-à-dire pratiqué par des gens qui le sont. Mais il ne l’est qu’à titre de passe-temps et en marge de leur oeuvre « officielle »: ni Mérimée, ni Maupassant, ni Gautier, ne sont connus d’abord ou essentiellement pour leurs oeuvres fantastiques et il est révélateur que le genre soit cantonné, on l’a vu, au format court dans un pays qui – déjà – ne jure que par le roman. Il n’y a pas à l’époque d’auteur reconnu qui soit spécialisé dans l’imaginaire (Jules Verne est considéré alors comme un auteur pour la jeunesse ce qui en ce temps-là n’était pas un compliment si tant est que cela le soit aujourd’hui)

De plus, le dix-neuvième en France c’est aussi et surtout la naissance du réalisme avec Balzac puis le passage au naturalisme avec Zola, et c’est là que va se jeter et pour longtemps la littérature dite « respectable ». Un critique dont le nom m’échappe a dit en substance que pendant un siècle un « bon » roman fut un roman qui ressemblait à du Balzac; il disait juste et, hors mouvements souterrains et/ou marginaux comme le surréalisme ou le Nouveau Roman, nous n’en sommes jamais vraiment sortis. Si l’on ajoute à cela un autre tropisme littéraire national, à savoir l’autobiographie – pardon, « l’écriture de soi » – plus ou moins déguisée, il ne reste plus beaucoup de place à un imaginaire déjà bien à l’étroit et donc consigné aux collections spécialisées de poche la plupart du temps, bref infréquentable. Aux autres les succès de librairie et les prix littéraires (même le polar a réussi à se frayer un chemin jusqu’au Goncourt, mais ne le dites pas à Bernard Pivot, ça lui donnerait des palpitations) Heureusement que le porno existe pour être encore plus mal loti en termes de visibilité et de respectabilité (quoique…)

Et pourtant ces Français « qui n’ont pas la tête fantastique » rappelons-le plébiscitent le fantastique, la fantasy, l’horreur… quand ils viennent des Etats-Unis ou d’Outre-Manche. Tout le monde ou presque regarde ou a entendu parler de Game of Thrones. Stephen King est considéré comme un très grand écrivain, ce qui prête à sourire quand on se souvient de sa réception critique initiale dans notre pays. Mais la production locale, elle, tire la langue – elle est souvent d’une qualité comparable voire supérieure aux produits d’importation, mais le public lui tourne le dos et la critique ne lui accorde que des miettes. Quant aux diffuseurs et aux producteurs, ils préfèrent financer la 456ème saison de Josephine ange gardien ou une énième comédie avec Kev Adams. C’est frustrant (pour rester poli)

L’indifférence du public s’explique aisément: on ne peut pas acheter un livre ou aller voir un film dont on n’a jamais entendu parler. Celle des journalistes, des critiques, des décideurs est plus difficile à justifier si ce n’est par des préjugés solidement ancrés, fruits de la longue tradition dont il est question plus haut. A tel point que l’on est tenté de se dire qu’en fait de « tête fantastique », la France est un pays où ceux qui ne l’ont pas s’emploient à pourrir la vie de ceux qui l’ont – et le malheur est qu’ils en ont le pouvoir à défaut du nombre.

 

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4 commentaires sur “L’Imagination au pouvoir

  1. Romanticism came to my mind. Hugo (in the Préface à Cromwell) really struck a blow for imagination, rather than the formality of Racine and the formulism of his imitators.

    Free from the shackles of Classicism, the 19th century French stage (both spoken and lyric) swarmed with devils and witches, fairies, nymphs, wizards, enchantresses, Indian temples, Arab palaces, Chinese pagodas, Norse gods, tropical islands, historical derring-do, swashbuckling, swordfights, balloons, false prophets, popular uprisings, battles, massacres, and assassinations.

    Then there are the operettas of Offenbach and Hervé – gods turning into flies; waltz songs while the heroine is cooked in a cannibal’s pot; and voyages to the moon!

    Aimé par 1 personne

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