Le Mythe de la « littérature policière »

J’apprécie que la BiLiPo décline la « littérature policière » au pluriel quand d’autres essaient de nier sa diversité, le plus souvent au profit d’une seule de ses variantes. Il y a en effet pléthore d’occupants dans la maison officiellement fondée par Edgar A. Poe en 1841; on peut même dire qu’il en arrive de nouveaux chaque année tant les déclinaisons se multiplient et les frontières se font plus poreuses. De temps à autre éclatent des querelles entre habitants pour savoir qui est le véritable propriétaire des lieux, querelles stériles comme le sont la plupart des disputes familiales. Mais a-t-on bien affaire là à une famille?
Je ne le pense pas. Les lecteurs de ce blog auront remarqué mon humeur querelleuse depuis quelques temps; il ne se passe pas un billet sans que je ne lance un pavé dans la mare. Eh bien en voici un autre, le plus gros peut-être à ce jour: il n’y a pas des littératures policières, pour la bonne raison qu’il n’y a pas de littérature policière tout court.
La notion de genre est par essence arbitraire et artificielle, ne serait-ce que parce qu’elle a pour but d’unifier et de classifier ce qui échappe au départ à toutes les catégories existantes. Les grands ancêtres du fantastique, de la science-fiction ou donc de la « littérature policière » n’étaient pas conscients ni même désireux de s’inscrire dans un genre particulier; on les y assigna après coup une fois qu’ils eurent fait école et qu’il fallut bien trouver un nom pour le type de récits qu’ils avaient « initié » – et l’exclure ainsi du champ de la « respectabilité » littéraire. C’est un abus de langage, même si justifié par les événements postérieurs, que de dire par exemple de Mary Shelley qu’elle a inventé la science-fiction ou que Edgar Allan Poe est le père du roman policier, non seulement parce que ces termes n’existaient pas à l’époque mais aussi et surtout parce qu’il ne s’agit pas d’une parenté consciente.
Le concept de « littérature policière » ou de « roman criminel » ou de « roman noir » ou de « polar » selon les goûts est donc un chapeau sous lequel on a rassemblé tant bien que mal toutes les formes de fiction ayant à faire avec le crime, lui aussi entendu dans un sens très large. Le but étant d’abord comme je l’ai dit plus haut de marquer ainsi le caractère « a-littéraire » de ce type d’ouvrage on n’a pas fait dans la dentelle ni dans la cohérence au moment de rassembler tout ce petit monde. Les origines, les traditions, les intentions même, ont été laissées de côté pour embrasser le plus petit dénominateur commun. Et c’est là que les choses se gâtent. La « littérature policière » est en effet un attelage bizarre qui fédère deux écoles autonomes et en contradiction ouverte l’un avec l’autre, le roman de détection et le roman criminel; la diversité tant vantée du genre se réduit le plus souvent à cette dualité première.
Le roman de détection pose un problème et charge un ou plusieurs personnages de le résoudre. Leurs statuts, leurs méthodes, les problèmes et les enjeux sont différents selon l’auteur et le courant dans lequel il s’inscrit mais la structure reste identique, fondée sur la trinité mystère-enquête-solution. Même s’ils s’abominaient personnellement et littérairement, John Dickson Carr et Raymond Chandler oeuvraient au final dans la même tradition. Le roman criminel, lui, se passe de tout problème et de tout enquêteur, optant pour une structure linéaire et pour le point de vue du criminel – qu’il soit amateur ou professionnel, agisse seul ou à plusieurs est secondaire. Francis Iles et James M. Cain n’ont pas grand-chose en commun du point de vue social et formel, mais tous deux écrivent le même genre d’histoire, certes adaptée à leurs cultures et lectorats respectifs.
Ces deux écoles, même si elles ont produit au fil du temps des hybrides devenus à leur tour écoles à part entière – je pense notamment au suspense psychologique ou à l’histoire policière inversée dont la série Columbo est le spécimen le plus célèbre – ont des origines diamétralement opposées. La première, malgré son rationalisme de façade, trouve en fait ses racines dans le romantisme du tournant des XVIIIème et XIXème siècles. Il s’agit en brossant à très gros traits de la rencontre du roman gothique façon Ann Radcliffe et de l’idée romantique du poète comme visionnaire, souvent solitaire et incompris mais seul capable de percer le mur des apparences – le poète endossant ici les habits moins flamboyants mais plus impressionnants pour le moderne du logicien (plus ou moins) infaillible. Poe s’il n’invente pas à proprement parler l’histoire de détection est le premier à en synthétiser les éléments et force est de reconnaître que très peu a changé depuis, tant du point de vue structurel que de la personnalité du détective qui demeure bigger than life même et surtout quand elle s’inscrit dans un cadre prétendument réaliste. Je dis « prétendument » car cette forme de « littérature policière » est de par son histoire et ses règles un genre profondément anti-réaliste, que l’auteur en ait conscience ou pas. C’est une forme laïcisée/rationalisée de littérature de l’imaginaire et qui ne s’assume pas comme telle. Le ferait-elle d’ailleurs, que cela ne causerait que plus de problèmes, comme on le verra tout à l’heure.
Le roman criminel, lui, trouve ses origines dans la littérature générale qui a toujours fait la part belle aux meurtriers, aux voleurs et autres gibiers de potence, et dont il relèverait si un malentendu persistant n’en faisait pas un genre à part. Il voit le jour sous sa forme moderne au début du XXème siècle sous l’influence conjointe du roman psychologique et du naturalisme hérité de Balzac et de Zola (tous deux fréquemment cités comme ancêtres par les tenants de cette école) et s’inscrit dès le départ en faux contre le romantisme non assumé du roman de détection. Que ce soit sous sa forme américaine (Cain, Burnett) ou britannique (Iles, Hull) le roman criminel se veut réaliste, voire franchement cynique. Il n’hésite pas à parler ouvertement de ce que le roman de détection ne fait au mieux que susurrer. Il renonce aux happy endings et à faire triompher la morale, ou alors de manière très détournée. Le roman criminel c’est – à en croire du moins ses auteurs et ses thuriféraires – la vraie vie dans tout ce qu’elle a d’infiniment déplaisant. C’est en partie sous son influence que le roman de détection va progressivement mettre la pédale douce à ses accès d’imagination, s’ouvrir au monde « réel » et opter pour une plus grande ambiguïté morale, renforçant ainsi l’idée que les deux genres sont frères et se nourrissent mutuellement.
Ce qui est faux comme on l’a vu, et ne bénéficie qu’au seul roman criminel qui est de loin la forme la plus prestigieuse (en termes de reconnaissance critique, pas de ventes) de la « littérature policière » qu’il a pratiquement phagocytée dans notre pays. Pendant ce temps le roman de détection, qui a concédé le match, n’évolue plus et perd progressivement tout ce qui faisait sa spécificité, ce qui est peut-être aussi bien en un sens car il ne pourrait la retrouver sans faire imploser le genre, ce que personne ne veut. Alors un modus vivendi a été trouvé: on parle des littératures policières, comme on parle des christianismes – dans les deux cas pour faire oublier qu’on parle en fait de choses qui n’ont rien à voir et de chapelles qui se détestent.
Le plus petit dénominateur commun, encore et toujours.

3 commentaires sur “Le Mythe de la « littérature policière »

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