Une passion française

La France a un problème avec le roman d’énigme.

Elle l’a inventé sous sa forme moderne, mais en a laissé pour l’essentiel le développement à d’autres et l’a toujours plus ou moins considéré comme un produit d’importation.

Elle l’a longtemps pratiqué – et le pratique encore à l’occasion – en virtuose mais comme en catimini, sans se l’avouer, et quand la mode a changé après la guerre, elle l’a rejeté avec plus de violence et de détermination que partout ailleurs.

Sa réputation, ou plutôt sa non-réputation, est exécrable. Il est jugé ennuyeux, aride, anti-littéraire, réactionnaire, abstrait, et j’en passe. Les études sérieuses se comptent sur les doigts de la main de Paul Wittgenstein, et passent généralement inaperçues. Les traductions sont rares et certains classiques du genre se font toujours attendre chez nous. Il n’y a pas/plus de collection spécialisée. Les quelques auteurs locaux qui s’y essaient, voire pour les plus fous se spécialisent, sont ignorés de la critique et parfois même se retrouvent sans éditeur. Même les organes se réclamant de toutes les « littératures policières » trouvent mieux à faire que d’ouvrir leurs colonnes à un genre universellement (dans le Landernau) considéré comme « dépassé ». Rien à fiche de Dorothy Sayers, reparlez-nous plutôt encore de Manchette.

Parfois, néanmoins, le pont-levis s’abaisse et un livre, un auteur sont autorisés à accéder au Saint des Saints mais c’est bien un individu qui est ainsi réhabilité, pas le genre. D’ailleurs, le plus souvent, l’intéressé comme ses critiques s’abstiennent scrupuleusement d’employer les mots qui fâchent. Le pionnier en la matière fut probablement Pierre Véry, qui inventa l’expression « roman de mystère » pour dissimuler le fait que ses livres étaient, en fait, des romans d’énigme même si peu classiques dans la forme et le fond. Il est du reste symptomatique qu’en 2006 encore un critique aussi avisé et ouvert d’esprit que Jacques Baudou – écrivant il est vrai dans Temps Noir… – s’en tienne à cette formule et oppose la fantaisie de Pierre Véry à l’aridité du Genre Maudit. On peut aussi citer Fred Vargas qui a emprunté à feu Léo Malet l’expression « rompol » pour définir ses ouvrages et qui, tout en reconnaissant son admiration pour Agatha Christie, tient tout de même à préciser qu’elle n’écrit pas du tout ce genre de livre-là. Enfin l’amateur gardera pour la bonne bouche cet inénarrable numéro du déjà inénarrable en temps normal Cercle Polar de Télérama où les animateurs, découvrant Margery Allingham avec un siècle de retard sans que cela les dérange plus que ça, s’évertuent à (se) démontrer que la mère d’Albert Campion est trop talentueuse pour relever du banal whodunit… ce qui aurait probablement bien étonné la pauvre femme.

Dans un contexte aussi peu favorable, on peut donc s’étonner – et se réjouir – de la pérennité chez nous d’une des formes pourtant les plus radicales du genre: le crime impossible, ou la chambre close si vous préférez. La France est sans doute l’un des pays les plus productifs en la matière avec les Etats-Unis et le Japon, et l’un de ceux qui compte le plus d’écrivains exclusivement ou essentiellement spécialisés dans cet art difficile. Tous les grands auteurs classiques se sont un jour ou plusieurs fois mesurés au grand défi, et pour beaucoup l’ont relevé avec panache. Et aujourd’hui? Même si l’audience en reste confidentielle pour les raisons que j’ai expliquées, la chambre close continue de faire des apparitions ponctuelles, en français ou en traduction, pour le plus grand plaisir de fans certes peu nombreux mais fidèles et enthousiastes. Certains lisent d’ailleurs ce blog et je les salue.

Pourquoi cette « passion française » qui fournit son titre à cet article? J’y vois deux raisons, l’une historique, l’autre culturelle.

La première est tout simplement que – pardonnez-moi de radoter – le roman d’énigme est né en France, et qu’il poussa son tout premier cri entre les murs d’une chambre jaune. Un lien était tissé qui ne devait plus jamais se briser.

La seconde, qui est la conséquence de la précédente, est le goût français pour les cas-limite, les intrigues qui ne savent pas s’arrêter quand elles vont trop loin et les tours de force narratifs même si la vraisemblance doit en souffrir. C’est ce qui distingue l’école française classique de sa soeur anglaise, généralement beaucoup plus mesurée, et la rapproche de la frange « imaginative » de l’école américaine. La France est après tout le pays qui a décerné le Grand Prix de Littérature Policière – à l’époque où celui-ci méritait encore son nom – à Joel Townsley Rogers puis à John Dickson Carr, ce dernier devenant ici un best-seller à retardement dans les années 80, et où l’on trouve facilement en librairie les livres les plus fous de Fredric Brown. Le roman d’énigme français classique fait disparaître des tableaux, donne deux cadavres pour un seul homme ou deux assassins pour un seul cadavre, et vous offre six crimes impossibles ou plus dans une même histoire quand d’autres tirent la langue pour en combiner un seul – et ce n’est qu’un échantillon. Qui dit mieux?

Alors certes tout n’est pas rose à la fenêtre (fermée, bien sûr) de la chambre close. L’auteur le plus prestigieux de ce courant, Paul Halter, est désormais sans éditeur et davantage lu et apprécié à l’étranger que chez lui, et ses disciples ou collègues doivent recourir à des petites maisons d’édition ou prendre eux-mêmes les choses en mains. Cela ne changera pas tant que le roman d’énigme ne sera pas rétabli chez nous dans ses droits et pris à nouveau au sérieux. Je veux croire que c’est possible, parce que c’est déjà arrivé ailleurs. Il y a seulement besoin de fans, d’un ou plusieurs champions et d’un éditeur affranchi des idées reçues. Les premiers sont déjà là, et j’essaie tant bien que mal depuis onze ans d’être l’un des seconds.

Qui sera le troisième?

6 commentaires sur “Une passion française

  1. « Qui sera le troisième? »
    Au moins John Pugmire fait de son mieux en publiant les traductions anglaises de livres français. Sa prochaine publication est The Seventh Guest de Gaston Boca (à paraître début décembre).
    C’est la traduction de  » Les Invités de minuit. »

    Aimé par 2 personnes

    1. Excellente nouvelle! Depuis le temps que je cherche à mettre la main dessus!
      Satisfaction égoïste mise à part il est tout de même regrettable et honteux que des classiques de la littérature policière française soient laissés en jachère par les éditeurs locaux et ne puissent être lus que par ceux qui maîtrisent la langue de Shakespeare. A quand un équivalent français des « British Library Crime Classics »? La BnF a le fonds et les moyens mais ne semble pas intéressée pour le moment si j’en juge par l’absence de réponse à mes mails sur la question.

      J’aime

      1. Oui, John Pugmire m’a dit que même les clients français attendent avec impatience ses traductions en anglais, car les copies originales en français sont difficiles à obtenir !

        Aimé par 1 personne

      2. Mes tribulations à la recherche des livres de Vindry ont déjà fait l’objet d’un article, mais je pourrais aisément en écrire un autre. « Le Hameau dans les sables » de Dartois et « La Mort vient de nulle part » de Gensoul et Grenier m’ont donné bien du mal également, mais j’ai eu la chance dans le cas du premier de tomber sur un Ebayeur qui liquidait sa collection sans se soucier de l’argus et dans l’autre d’arriver au bon moment sur le site du Rayon Populaire. « Les Invités de minuit » en revanche sont totalement introuvables, ou alors peut-être sur le dark web. 😉

        Aimé par 1 personne

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