Les Deux écoles

Jusqu’au début du vingtième siècle, la detective story est un genre relativement unifié, et qui a très peu évolué formellement depuis que Edgar A. Poe en a frappé les trois coups soixante ans auparavant. Le modèle de base – crime/enquête/solution – est désormais bien rôdé et en même temps suffisamment plastique pour éviter un sentiment de redite. Surtout, en l’absence – temps béni! – de théoricien pour dire ce qu’il convient ou non de ranger sous l’étiquette, celle-ci s’applique indifféremment à des auteurs et des oeuvres aux styles et visées complètement opposés, à tel point que ni la critique ni le public n’établissent de différence entre le rationalisme d’un Sherlock Holmes et les aventures surnaturelles d’un Carnacki. Tous deux sont des détectives, seuls leurs méthodes et les affaires dont ils s’occupent diffèrent. C’est dans les quinze années qui précèdent la Grande Guerre que la forme moderne du genre va se dessiner et se jouer. On peut même dire sans trop exagérer que toute la « littérature policière » actuelle est déjà en germe quand éclate le conflit, et que rien n’a changé ni n’a été inventé depuis.

Il y a d’abord la révolution que constitue le passage au roman. Le Mystère de la Chambre jaune en France, L’Affaire Manderson en Angleterre font la démonstration finale que le genre peut s’adapter au format long, qui était jusqu’ici l’exception plutôt que la règle. Leroux et Bentley imposent également un modèle à la fois plus simple et plus complexe, plus élaboré et en même temps plus élégant – au sens scientifique du terme – qui sera celui du roman d’énigme triomphant de l’entre-deux-guerres. Surtout, ils consacrent la primauté du « Qui? » sur le « Pourquoi? » et le « Comment? ». Aussi différents qu’ils soient par ailleurs, les deux romans se rejoignent sur la volonté de surprendre le lecteur quant à l’identité du coupable, élément mineur jusque là. Le Whodunit vient de naître.

L’autre événement majeur, et dont les conséquences se font encore ressentir aujourd’hui, est la scission ou plutôt devrais-je dire la mitose qui s’opère à l’intérieur du « genre primaire » entre une école que nous dirons « réaliste » et une autre que nous appellerons « baroque ». Cette bifurcation s’incarne dans les oeuvres contemporaines et pourtant parfaitement dissemblables de deux auteurs majeurs de la période: Gilbert Keith Chesterton et Richard Austin Freeman.

Sur le fond, rien ne distingue beaucoup les créateurs du Père Brown et du Docteur John Evelyn Thorndyke. On a affaire dans les deux cas à des detective stories qui mettent aux prises deux géniaux limiers avec des affaires mystérieuses qu’ils parviennent à résoudre grâce à « leurs petites cellules grises » pour reprendre la célèbre formule de l’un de leurs successeurs. Chesterton et Freeman prennent tous deux le genre où ils s’illustrent très au sérieux, le défendent avec talent contre ses détracteurs et mettent l’accent sur le fair-play: le lecteur doit être à chaque instant en possession des mêmes données que le détective, et l’auteur ne doit rien lui cacher. Enfin, les deux hommes siégeront dans les années trente au prestigieux Detection Club, dont Chesterton sera le premier président.

Sur quoi divergent-ils alors, et le genre tout entier avec eux? Sur la forme, et cette différence est capitale. Chesterton introduit l’imagination dans la detective story, mais Freeman y introduit la science, et c’est là que leurs chemins se séparent. Alors que le Père Brown se fie tout autant à son intuition et à sa connaissance des êtres qu’à ses facultés de déduction, le Dr. Thorndyke lui ne s’appuie que sur les faits et sur la méthode scientifique – au parapluie de l’un répond la sacoche de l’autre. Chesterton est un poète alors que Freeman est un logicien – Thomas Narcejac, logicien de formation, le complimentera d’ailleurs pour la rigueur de ses raisonnements dans son livre Une Machine à lire. Surtout, les univers où les deux personnages évoluent n’ont absolument rien à voir. Le monde de Chesterton est un monde de fantaisie, une Angleterre sublimée et fantasmée, où l’incroyable n’est pas l’exception mais la règle. En témoigne le nombre de crimes impossibles auxquels le Père Brown est confronté au cours de sa carrière, sans que jamais personne, lui-même compris, ne s’en étonne: on retrouve du reste ce rejet du réalisme et de la vraisemblance dans l’oeuvre non-policière ou non-brownienne de l’auteur. Rien de tel chez Freeman qui ancre ses intrigues dans un contexte précis – l’ère edwardienne, sans beaucoup d’évolution avec les années – et surtout revendique leur caractère réaliste et vraisemblable. On trouve peu de cas spectaculaires ou limites dans son oeuvre, et il est généralement assez facile de déterminer qui a fait quoi à qui; l’argument de vente de Freeman est que d’une part les choses auraient pu se produire ainsi dans la « vraie vie » et de l’autre que c’est avec les méthodes de Thorndyke que les enquêteurs travaillent dans la réalité. « Je ne vous en mets pas plein la vue, mais au moins je ne vous raconte pas des craques » – tel pourrait être le slogan de Freeman.

Si sur le moment la rupture passe assez inaperçue, c’est après la guerre et pendant l’Age d’or qu’elle va se révéler, s’approfondir et aboutir finalement au divorce. Les descendants de Chesterton, qu’ils s’appellent Allingham, Christie, Berkeley, Sayers ou Carr, vont radicaliser et systématiser les trouvailles de leur « grand ancêtre » et transformer la detective story en un véritable kabuki littéraire qui tourne complètement le dos à la réalité au profit d’une quête toujours plus effrénée de la surprise, de l’étonnant, du bigger than life. Leurs détectives, amateurs comme le Père Brown, sont des personnages volontairement et radicalement irréalistes qui affrontent des problèmes idoines. C’est cette école qui domine l’Age d’or du roman d’énigme, et le résume pour beaucoup de gens, mais elle a une concurrente. Les enfants de Freeman sont là aussi, plus discrets mais pas moins actifs. Ils ont pour nom Crofts (dont le prénom est Freeman – ça ne s’invente pas) Cecil Street, Henry Wade, E.R. Punshon, J.J. Connington ou Milward Kennedy. La postérité – enfin Julian Symons – les baptisera les « Humdrums » à cause de leur manque apparent de glamour et leur attention, ennuyeuse pour certains, aux « petits détails ». Leurs oeuvres sont à l’opposé de l’école Chesterton: plus réalistes ou en tout cas  ambitionnant de l’être, moins « m’as-tu-vu » et surtout plus attentifs au contexte. Le point de désaccord le plus remarquable se manifeste sans doute dans la place accordée à la police officielle, simple témoin ou franc objet de ridicule chez les chestertoniens alors qu’elle occupe un rôle central chez les Humdrums. Mais la descendance de Freeman ne s’arrête pas là, on la trouve aussi de manière plus surprenante aux Etats-Unis dans la mouvance « hard-boiled » (Hammett était un grand admirateur de Crofts, que Chandler mentionne fréquemment ainsi que Freeman dans sa correspondance) et le genre naissant dit « police procedural ».

Dès la fin des années trente, il est clair que c’est la mouvance freemanienne qui a le vent en poupe: la plupart des « chestertoniens » soit mettent de l’eau dans leur vin, soit se retirent du jeu comme Berkeley ou Sayers, et les nouveaux venus soit adoptent une position médiane, soit optent clairement pour le réalisme à des degrés variables. L’après-guerre confirme cette tendance, même si l’école chestertonienne refait ponctuellement surface, curieusement surtout aux Etats-Unis. Il n’est pas exagéré de dire que Freeman est pour l’essentiel le père de la « littérature policière » moderne – qui l’ignore, car par un de ces paradoxes qui réjouissaient Chesterton, c’est bien ce dernier que la postérité a retenu. Les enfants, c’est bien connu, sont souvent ingrats.

4 commentaires sur “Les Deux écoles

  1. Thanks for this excellent piece. The overlapping names of Freeman and Crofts have amused me as well: it’s a pity that they didn’t collaborate on a novel which could have been published under the resounding name of R. Austin Freeman Wills Crofts.

    Aimé par 1 personne

  2. La situation n’est pas si mauvaise pour l’école Chesterton. Il y a des auteurs modernes dont les histoires appartiennent à l’école Chesterton comme Paul Hater, Robert Thorogood et Anthony Horowitz

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