La Guerre fantôme

Le traitement de la Grande Guerre par la littérature policière est pour le moins paradoxal. Si elle représente aujourd’hui un thème majeur du genre, grâce notamment à la vogue du roman policier historique, il n’en fut pas de même à l’époque. Contrairement à sa petite soeur vingt ans plus tard, la Der des Ders n’a laissé que peu de traces dans la production contemporaine, et ce pour une raison très simple: il n’y a pratiquement pas de production contemporaine. Pendant quatre ans le genre hiberne, laissant la place à son frère-ennemi, le roman d’espionnage.

Il était pourtant bien parti. Les trente années qui ont précédé le conflit ont vu l’arbrisseau hérité de Poe et Gaboriau grandir et grandir jusqu’à devenir un arbre immense, aux racines solidement implantées et aux branches multiples et chargées de nombreux fruits. On a même parfois du mal à le reconnaître. Toutes ses variantes sont en tout cas déjà présentes ou en germe, et si la detective story ou plutôt le detective novel puisque le roman commence à se substituer à la nouvelle comme format de prédilection, semble tenir la corde, bien malin qui dira ce que sera l’avenir.

Et puis patatras, le conflit éclate et les détectives remisent leurs loupes pour partir au front. Les « simples » crimes, même s’ils n’ont rien de simple, font pâle figure quand la machine à tuer tourne à plein régime et que les civilisations prennent conscience de leur mortalité. Nombre d’auteurs sont mobilisés, et ceux qui ne le sont pas mobilisent leurs créations au service de l’effort de guerre, ou les mettent provisoirement au placard comme Maurice Leblanc le fait avec Arsène Lupin qui ne reprendra ses activités que bien après la fin des hostilités. La littérature populaire, dont la littérature policière fait partie intégrante n’en déplaise à certains, est alors vouée à entretenir le moral des troupes ainsi que de l’arrière et surtout à rappeler qui sont les vrais méchants. Le Boche se substitue donc au Grand Criminel comme figure suprême du mal, et il ne s’agit plus de défendre la société et ses valeurs mais bel et bien la Patrie. Tout ceci ne laisse pas grand place aux chambres closes et aux savantes déductions.

La suite on la connaît: la littérature policière renaît de ses cendres, ou plutôt se réveille, après la guerre et reprend son petit bonhomme de chemin exactement ou presque à l’endroit où elle s’était arrêtée. Le detective novel entre dans son âge d’or et va dominer les deux décennies suivantes; le thriller retrouve ses gangs mystérieux et ses sociétés secrètes. Comme si rien ne s’était produit – et c’est bien de cela qu’il s’agit. La littérature policière de l’Age d’or, dans toutes ses variantes même les plus « dures », va complètement ignorer les événements de 14-18 et leurs répercussions sociales et politiques, rapidement éclipsés il est vrai par la Grande Dépression puis la montée des totalitarismes. Hercule Poirot est un réfugié (déjà…) quand il apparaît pour la première fois, mais la guerre ne le marquera pas plus que ça. Lord Peter Wimsey a servi et a été blessé mais cet aspect de sa biographie s’étiole au fur et à mesure de la saga. Les limiers de l’avant-guerre, eux, les Père Brown et les Dr Thorndyke, ne semblent même pas conscients qu’une guerre a eu lieu; Freeman en particulier se cramponnant à une Angleterre edouardienne qui a sombré corps et biens.

Cette situation prévaudra longtemps, même après qu’un autre conflit aura à nouveau mis le monde sens dessus dessous; c’est paradoxalement alors que l’événement s’éloigne de plus en plus dans le temps et que les témoins commencent à disparaître que le genre va commencer à se pencher dessus, au point que l’on peut dire que la littérature policière n’a jamais autant parlé de 14-18 que maintenant. Il est intéressant de comparer ce traitement réticent et tardif à celui de « l’autre guerre ». Celle-ci fut d’emblée présente dans la production contemporaine qu’elle stimula d’ailleurs, du moins dans les pays libres*. Tous les grands auteurs anglo-saxons de l’époque, même ceux a priori les moins susceptibles de succomber aux sirènes de l’actualité, ont leur « roman de guerre » ou tout du moins font référence au contexte géopolitique au détour d’une intrigue. Le conflit laissera d’ailleurs des marques durables sur le genre, dont il fera basculer le centre de gravité vers les Etats-Unis et changer la tonalité du « rose » au « noir » (je caricature à dessein) mais c’est une autre histoire…

* La littérature policière française (se) survit pendant l’Occupation, mais ne fait que très peu référence au conflit et à la situation particulière de la France pour des raisons assez faciles à deviner.

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