Un célèbre oublié

Il y a trois catégories d’auteurs étrangers méconnus chez nous.
 
La première, et la plus nombreuse, est celle des malchanceux dont l’oeuvre n’a jamais ou peu été traduite: au moins leur obscurité s’explique-t-elle aisément.
 
La seconde, assez fournie elle aussi, regroupe ceux dont une partie plus ou moins importante de l’oeuvre a été traduite, sans rencontrer d’écho aussi bien auprès du public que de la critique. Julian Symons en est sans doute l’exemple le plus remarquable. 
 
Enfin, il y a Michael Gilbert qui est une catégorie à lui tout seul.
Sa carrière française démarra en effet sur les chapeaux de roues: lancé en fanfare par un éditeur jusqu’ici étranger au genre – Julliard – il remporta le GPLP quasiment du premier coup avec Un Mort dans le tunnel. Trois autres romans suivirent puis Julliard abandonna pour un temps la littérature policière et Gilbert se retrouva SEF (Sans Editeur Fixe) et ne fit plus que quelques apparitions de loin en loin, ici chez Pierre Nord, là aux Presses de la Cité pour finir au Fleuve Noir. Un tiers seulement de son oeuvre abondante a été traduite chez nous, ce qui contraste violemment avec le statut d’auteur majeur qui est le sien à l’étranger. Il a été mieux servi avec ses nouvelles, qui apparurent régulièrement au sommaire des différentes revues spécialisées pendant plusieurs décennies. 
Pourquoi ce cas pratiquement unique d’emballement critique et éditorial suivi par un désamour brutal aboutissant à un oubli quasi-total? Cela tient peut-être à ce que Gilbert appartient à cette race d’auteurs, essentiellement anglais, qui refusent avec obstination de se spécialiser dans un seul genre. S’il entra en littérature avec un roman d’énigme relativement orthodoxe, Close Quarters, qui lui ouvrit d’emblée les portes du Detection Club, il enchaîna aussitôt avec un thriller et ne cessa plus par la suite de sauter d’un genre à un autre, le tout en se passant le plus souvent de personnage récurrent. Un tel choix, s’il est typique des nouvelles orientations et ambitions de la littérature policière anglo-saxonne d’après-guerre, n’était pas pour faciliter son introduction dans le paysage éditorial français de l’époque et on ne s’étonne plus du coup que ce soit Julliard et non les collections spécialisées qui lui ait ouvert ses portes, ni qu’il n’ait plus trouvé par la suite d’éditeur pour prendre le relais. Que faire d’un auteur aussi polymorphe quand vos lecteurs s’attendent à trouver toujours sous la couverture le même produit à peu de choses près? Certains parmi mes lecteurs pointeront l’exemple d’un Andrew Garve, que son absence d’adhésion à une formule n’empêcha pas d’être adopté par les éditeurs et le public français. Peut-être n’y avait-il pas que pour un seul Anglais inclassable dans le PPF (Paysage Polardier Français) L’édition a ses raisons que la raison ignore.
Surtout chez nous.
A lire, pour les curieux:
Pas grand-chose hélas, puisque d’une part seuls six romans ont été publiés chez nous et que de l’autre la plupart sont difficilement trouvables à des prix raisonnables, rareté oblige. On recommandera toutefois Un Mort dans le tunnel bien sûr, mais aussi Affaire Smallbone qui est considéré dans les pays anglo-saxons comme le chef-d’oeuvre de son auteur et un des sommets du roman d’énigme, et Le Corps du délit. Les amateurs d’action préféreront Mission d’acrobates en Hongrie qui donne une bonne idée du versant « thriller » de Gilbert, plus proche de Ambler que de Ludlum.

2 commentaires sur “Un célèbre oublié

  1. Michael Gilbert is arguably my favorite writer of mystery / detective fiction. The versatility you comment on here is one of the reasons. I agree with your thesis that it most likely did not help his popularity with readers and publishers.

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