En territoire connu

L’honnêteté intellectuelle et l’honnêteté tout court veulent qu’on ne parle pas d’un livre qu’on n’a pas lu, d’un film qu’on n’a pas vu, d’un disque que l’on n’a pas écouté, etc. Je ne me prononcerai donc pas sur la qualité du Polar pour les nuls, paru récemment chez First et dû à la plume conjointe de Marie-Caroline Aubert et Natalie Beunat puisque j’en découvre l’existence à l’instant et que je ne compte pas en faire l’acquisition. Ceux de mes lecteurs désireux de tenter l’aventure me diront si j’y perds quelque chose. Pour moi en tout cas, c’est et ce sera niet. En effet, non seulement les curriculum vitae des deux autrices – l’une responsable du naufrage éditorial du Masque, l’autre spécialiste de l’oeuvre de Dashiell Hammett – n’étaient pas pour m’inspirer confiance au départ, mais la lecture de cette interview donne une bonne idée de ce à quoi il faut s’attendre. Comme d’habitude en France avec les ouvrages à prétention critique ou encyclopédique, les auteures considèrent que toutes les littératures policières sont égales, mais que tous comptes faits le roman noir est plus égal que les autres.

Cela commence pourtant bien avec le constat que je partage entièrement que le grand public se fait souvent une idée fausse ou biaisée (la faute à qui?) du genre, mais les auteures dévoilent leurs batteries quand on les interroge sur sa généalogie:

Après les auteurs fondateurs, Edgar A. Poe puis A. Conan Doyle et Agatha Christie (le roman policier classique), il y a eu le roman noir, né aux États-Unis au début des années 1920, qui constitue l’autre branche majeure du genre. À partir de là se sont épanouies plusieurs catégories telles que le roman d’espionnage, le suspense psychologique et le thriller…

On le sait, le polar pour les « noiristes » comme Mmes Aubert et Beunat se limite pour l’essentiel à une opposition binaire entre le roman d’énigme et le roman noir, les autres formes du genre étant reléguées aux fauteuils d’orchestre, voire au poulailler. La vérité bien sûr est plus complexe, surtout si l’on abandonne une vision franco-centrée. Ainsi, le roman d’espionnage est bien plus ancien que le roman noir, apparaissant à la fin du XIXème siècle et connaissant son premier âge d’or pendant la Grande Guerre. De même, le suspense psychologique n’est pas un développement tardif et secondaire du genre, mais bel et bien un de ses courants majeurs qui trouve son origine dans le sensation novel victorien et le courant dit HIBK initié par Mary Roberts Rinehart.

Pour ceux qui n’auraient pas compris vers qui vont leurs sympathies, les autrices en remettent une couche à la question suivante:

Bepolar : Au regard de l’histoire du genre, qu’est-ce qui domine pour vous dans le polar d’aujourd’hui ?
Marie-Caroline Aubert et Natalie Beunat : La diversité perdure, avec une prédominance du thriller aux dépens du roman noir, ce que nous regrettons un peu.

Pour fréquenter régulièrement le rayon Polar de la FNAC du coin et suivre de près l’actualité du genre en France comme dans les pays anglo-saxons, je tiens à les rassurer toutes les deux: le roman noir se porte très bien, merci pour lui. Il représente une part respectable de l’offre éditoriale, truste les prix littéraires spécialisés ainsi que les coups de coeur des libraires, et les critiques ne jurent que par lui. Alors certes Harlan Coben vend plus que James Ellroy, mais ce n’est pas lui qui est fêté comme le plus grand écrivain américain vivant à chaque parution d’un de ses livres. Le roman noir n’est pas « populaire » mais il a bel et bien phagocyté le genre, surtout chez nous. A supposer qu’il y ait reflux – au bout de soixante-dix ans de domination ce serait bien le moins – j’y verrais plutôt matière à célébration qu’à regret, mais il est vrai que je ne suis pas noiriste.

On passera rapidement sur les « trois pépites » recommandées par les autrices – trois romans noirs, bien entendu, pour passer directement à la conclusion, qui vaut son pesant de pépètes:

Bepolar : Enfin dernière question, pour vous, qu’est-ce qu’un bon polar ?
Marie-Caroline Aubert et Natalie Beunat : Une voix et une écriture.
Une atmosphère singulière (Siniac, Manchette, Ambler, Chandler, Hammett, Ellroy, Montalban, etc.)
Un regard critique sur la société.
Et tant qu’à faire, une bonne intrigue qui sorte des sentiers battus.

Notons tout d’abord que tous les auteurs cités en exemple relèvent du noir ou, dans le cas de Ambler, nagent dans des eaux voisines. Ensuite, le couplet sur la voix et l’écriture et l’engagement social qui fleurent bon leur François Guérif. Enfin et surtout, la relégation si typiquement française de l’intrigue à un simple « cadeau bonus ». On est bien en territoire connu et on ne s’étonne pas du coup que la mandarine du polar français, Christine Ferniot, ait gratifié le livre d’une critique enthousiaste dans Télérama.

Et pendant ce temps, Roland Lacourbe publie en auto-édition.

Vive la France.

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