Faire et (surtout) refaire c’est toujours travailler

Longtemps en France les romans policiers furent traduits n’importe comment.

Et cela ne gênait personne, vu que:

1°) Le lecteur moyen n’en savait rien.

2°) Les critiques – souvent traducteurs eux-mêmes – n’y voyaient aucun inconvénient, mieux défendaient la pratique au nom de la « lisibilité ».

3°) Les auteurs n’étaient pas mis au courant ou s’en fichaient, le marché français étant le cadet de leurs soucis (lire à ce sujet le discours de Donald Westlake lors de la remise du Ellery Queen Award à François Guérif)

4°) Les éditeurs quant à eux n’y voyaient que des avantages, puisqu’ils économisaient sur le papier et pouvaient ainsi assurer leurs cadences infernales.

5°) Le genre étant considéré par les élites comme la dernière station avant le porno, la question de l’intégrité des oeuvres ne préoccupait pas grand-monde.

Ces pratiques durèrent au moins jusqu’aux années 80, jusqu’à ce qu’un puriste du nom de François Guérif siffle enfin la fin de la récré. Depuis lors les traductions sont, en principe, fidèles et intégrales – mais seulement pour les nouveaux livres ou ceux que l’on juge suffisamment intéressants pour être enfin traduits correctement. Nombre de classiques n’ont toutefois pas cette chance, soit qu’ils ne soient pas réédités et il faut alors se contenter des « adaptations » trouvables chez les bouquinistes, soit que le prestige du traducteur dépasse celui du traduit (jurisprudence Boris Vian/Chandler)

Une autre solution, mais qui n’est pas à la portée de tout le monde dans notre beau pays largement monolingue, est de lire dans le texte. Ce n’était pas facile il y a encore quelques années, les livres étrangers, surtout épuisés, étant souvent hors d’atteinte pour le lecteur français. La situation s’est améliorée grâce à Internet qui permet d’acheter n’importe quoi n’importe où sans bouger de son fauteuil, et aussi à la révolution du livre numérique qui, les coûts et donc les risques financiers étant très faibles, de remettre sur le marché des ouvrages jusque là introuvables et n’intéressant plus les grands éditeurs. Il est donc désormais possible, pour qui lit l’anglais et dispose d’une liseuse, de découvrir les oeuvres quasi-complètes de Dorothy Bowers, Charlotte Armstrong ou Patrick Quentin – mais il est également possible pour le même chanceux lecteur de comparer les originaux et les traductions, et de se rendre compte dans certains cas qu’il s’est bien fait blouser.

Tous ceux qui me lisent savent que je suis un grand admirateur de John Dickson Carr. Il ne se passe pas trois mois, voire moins, sans que je parle de lui. Il était donc logique et prévisible que je me jette sur les « versions originales » de ses livres une fois qu’elles furent disponibles sur les plateformes de téléchargement légales. De nombreux amis bilingues (Dr_Fell, si tu me lis…) m’ayant affirmé qu’il gagnait à être lu dans sa langue, je me faisais une fête d’avoir accès au « vrai » JDC.

Je ne croyais pas si bien dire: il y avait bien un « vrai » Carr – celui qui écrivait en anglais – et un « faux » – celui que l’on avait traduit/adapté/salopé pendant des années, et que je prenais jusque là naïvement pour l’original. Ce fut un choc pour moi de découvrir par exemple que les premiers chapitres de Un coup sur la tabatière et de Je préfère mourir avaient été entièrement réécrits, voire inventés, par les traducteurs français. Je pus également découvrir que Maurice-Bernard Endrèbe (un habitué) en avait pris à son aise avec La Chambre ardente, « condensant » certains chapitres et modifiant la fin qu’il ne trouvait sans doute pas assez percutante. Ce ne sont là que quelques exemples. Seules les traductions de Celui qui murmure par la regrettée Elisabeth Gille et des inédits publiés par Le Masque dans les années 90 étaient fidèles à l’original. Vous pouvez imaginer ce que je ressentis en réalisant que je n’avais en fait, à de rares exceptions, jamais lu les livres de mon écrivain de chevet.

Je fus alors atteint d’une forme de délire monomaniaque qui me fit acheter les versions originales de tous les livres que je possédais afin de comparer, et les résultats furent encore pire ce que à quoi je m’attendais. Qu’il me suffise de dire que ma bibliothèque en fut – provisoirement – allégée de manière significative. Depuis lors, et chaque fois que j’en ai la possibilité, je lis les polars « vintage » dans le texte – mais c’est bien là le problème: je n’en ai pas toujours la possibilité, et l’envie de lire est plus forte que le respect des oeuvres. C’est donc sans illusion que je continue à acheter des Série Noire probablement tronquées, des Masque sans doute charcutés, des Un Mystère certainement réécrits. J’ai appris ceci dit à me méfier en voyant certains noms, et à prendre avec une salière tout livre « traduit » par les sieurs Endrèbe, Maslowski ou les dames Ferraris ou Chèze-Convard (cette dernière étant sans doute la pire traductrice de l’histoire, elle mérite un article à elle toute seule que j’écrirai peut-être un jour) Inversement, je sais pouvoir respirer un peu quand la traduction est signée Perrine Vernay, Marie-Louise Navarro ou Gérard de Chergé.

Quid toutefois de ceux qui n’ont pas la chance comme moi de lire une langue étrangère? Doivent-ils être condamnés à la malbouffe littéraire? D’où l’importance, la nécessité même, de retraduire à chaque réédition au lieu de livrer la même barbaque « dans son jus » pour faire des économies. L’ennui c’est que, il faut bien se l’avouer, nombre de ces polars naphtas ne seront jamais réédités ou alors pas avant très longtemps, dans un avenir très hypothétique où l’édition française comprendra enfin que Jim Thompson n’est pas le seul auteur qui mérite d’être retraduit. Une bonne nouvelle, c’est que certains auteurs tombent dans le domaine public et que les coûts étant ridicules, il suffirait d’un mordu pour retraduire tel ou tel livre important et le proposer sous forme de e-book. Malheureusement, les quelques tentatives en ce sens (je pense notamment à l’excellente collection Baskerville de Jean-Daniel Brèque) n’ont jusqu’ici pas été couronnées de succès, d’une part parce que le livre numérique peine à s’imposer chez nous – il est vrai que tout est fait pour que ce soit le cas – et ensuite parce que le public français ne s’intéresse qu’aux nouveautés, sans parler de sa fixation sur le noir. L’horizon paraît donc largement bouché pour l’instant, et c’est sans cynisme aucun que je ne puis que vous donner ce conseil:

Apprenez l’anglais.

7 commentaires sur “Faire et (surtout) refaire c’est toujours travailler

  1. Il faut toutefois compter avec la collection LE LIMIER (ALBIN MICHEL), dont les traductions, INTEGRALES, sont signées Jean Mactar, Simone Lechevrel et Perrine Vernay !!! Je lis, en français, depuis l’âge de quatorze ans (J’en ai septante actuellement) et j’ai découvert, depuis peu, un auteur EXCEPTIONNEL: Paul Gerrard!!! Qui n’a pas lu La Javanaise, Le Masque de Verre, La Chasse au Dahu et Le trente-sixième dessous ? Remarquable, vraiment… mais ceci est une autre histoire… Bien amicalement Philippe FOOZ.

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  2. Ce que tu dis peut également s’appliquer aux traductions anglaises de livres français
    Donc je donne ce conseil aux lecteurs anglais qui souhaitent lire des livres écrits à l’origine en français: Apprenez le français!

    Aimé par 2 personnes

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