Agatha ou le miroir aux alouettes

Roman d’énigme et Agatha Christie sont inextricablement mêlés dans l’inconscient collectif, la bonne dame de Torquay étant considérée comme l’épitomé du genre, un auteur dont la seule lecture suffirait presque à faire le tour de celui-ci. On a d’ailleurs l’impression que c’est le cas pour beaucoup, aussi bien parmi les fans que parmi les détracteurs. Combien d’admirateurs se donnent la peine de lire les autres auteurs importants du genre, ou les apprécient? Combien de critiques se servent d’elle comme d’un épouvantail commode pour flétrir le roman d’énigme dans son ensemble? On peut – on doit – le regretter.

Je vous préviens tout de suite: je ne vais pas me lancer dans une entreprise de démolition du mythe. Je suis moi-même un grand admirateur de Mrs. Mallowan qui me semble à bien des égards un auteur sous-estimé, aussi paradoxal que cela puisse paraître. Mon propos est d’un ordre différent. Si Agatha Christie n’est pas la « reine du roman d’énigme » comme le veut la sagesse populaire, ce n’est pas parce qu’elle ne mérite pas ce titre mais parce qu’il repose sur une définition trop étroite du genre. Christie en effet ne résume pas le roman d’énigme à elle seule, elle n’en est même pas particulièrement représentative.

L’une des raisons qui font que les « reines du crime » anglo-saxonnes ont eu et ont toujours tellement de mal à s’imposer sur le marché français est qu’elles sont invariablement comparées à Christie, qu’elles le veuillent ou non, et cela joue systématiquement contre elles. En effet, les fans d’Agatha par l’odeur alléchée se jettent sur les livres de ses « rivales », espérant y trouver le même frisson, le même style, la même science de l’intrigue. Ils sont invariablement déçus et, chat échaudés, n’y reviennent plus. C’est pourquoi ses consoeurs du « Golden Age », Dorothy L. Sayers ou Margery Allingham n’ont jamais pu s’implanter durablement chez nous, et que Ngaio Marsh a dû attendre les années 80 pour voir ses romans systématiquement traduits, sans jamais faire de l’ombre à Agatha. Cette situation a de quoi surprendre vu de l’autre côté de la Manche ou de l’Atlantique, où Sayers et Allingham par exemple font régulièrement l’objet d’études universitaires très pointues et comptent plus d’un écrivain « sérieux » parmi leurs fans, sans parler de leur influence sur leurs pairs. Mais cela s’explique aisément si l’on accepte que c’est Christie qui est différente de ses consoeurs, et pas l’inverse.

En surface, les quatre « Crime Queens » oeuvrent dans le même registre – le whodunit. Rien ne les sépare fondamentalement du point de vue structurel; les données – crime, enquête, solution – sont les mêmes, c’est sur l’usage qu’elles en font que les chemins divergent, et radicalement dans le cas de Christie. Celle-ci est en effet la seule à faire du « Qui? » la clé de voûte de ses livres, et de la surprise la règle plutôt que l’exception. Lire Agatha Christie au meilleur de ses moyens, c’est la garantie ou presque de se faire mener par le bout du nez jusqu’à la révélation finale, inattendue comme il se doit. La moindre des choses pour un roman d’énigme, me direz-vous? Eh bien non. La recherche de la surprise, le jeu avec le lecteur ne sont pas des éléments indispensables du genre; chaque auteur a sa propre approche et ses priorités. Certains suivent la ligne Christie, mais d’autres préfèrent se concentrer sur d’autres questions – le « Comment » ou le « Pourquoi » – ou mettent l’accent sur la logique et la démonstration. Ainsi, aucune des trois autres « Crime Queens » ne rivalise avec Christie dans le registre du « vous ne vous attendiez pas à celui-là, hein » pour la bonne raison qu’elles ne cherchent même pas. Sayers, influencée par les auteurs victoriens et édouardiens, se préoccupe davantage de la méthode que de l’identité du coupable, souvent transparente pour le lecteur un peu attentif. Allingham est un électron libre qui ne vient que tardivement au whodunit proprement dit et bien que capable de très grande astuce (surtout dans ses nouvelles) recherche davantage la cohérence interne que l’effet de surprise. Marsh est peut-être celle qui se rapproche le plus de Christie en ce que le « Qui » est bel et bien le point de mire de ses intrigues, mais elle n’a pas sa virtuosité. Surtout, les « Crime Queens » partagent toutes des ambitions littéraires apparemment absentes chez Christie et qui deviendront de plus en plus prononcées, et parfois radicales, au fil des années. On peut dire sans exagérer qu’elles ont plus de points communs entre elles qu’elles n’en ont avec Agatha.

S’il faut chercher des rivaux, sinon équivalents, de Christie il faut plutôt aller les chercher outre-Atlantique – des noms comme S.S. Van Dine, John Dickson Carr ou Ellery Queen viennent à l’esprit. Les deux derniers sont d’ailleurs souvent cités avec elle comme les « Big Three » du roman d’énigme et de fait, ils ne lui cèdent en rien sur le plan de la virtuosité technique – mais c’est bien tout ce qu’ils ont en commun. Les intrigues de Carr et Queen n’ont pas, et ne recherchent d’ailleurs pas, la fausse linéarité de celles de Christie; leurs livres sont plus exigeants quant à l’attention demandée au lecteur. Ils n’ont pas non plus ce naturalisme de façade qui rend l’identification plus aisée. L’Angleterre de Carr n’est pas celle, rassurante et familière, de Christie et les assassins-démiurges de Queen n’ont pas les motivations « banales » de ceux que démasquent Miss Marple ou Hercule Poirot. Carr et Queen incarnent un autre versant du genre, son versant « baroque » qui n’envisage pour ainsi dire que les cas-limite. Christie est donc en porte-à-faux avec eux aussi.

Et pourtant bien des auteurs à l’époque ou ensuite ont essayé de « faire du Christie » tant les ingrédients semblent faciles à assembler. Ils ont pratiquement tous échoué, de sorte que l’on peut dire que Christie est un auteur sans postérité – on trouve quantité d’héritier(e)s de Sayers, Allingham et même quelques fans de Carr et de Queen, mais très peu se réclament d’Agatha ou s’ils le font, c’est pour l’incorporer à leur tambouille personnelle. L’auteur de romans policiers le plus célèbre et le plus lu de tous les temps est aussi l’un des plus marginaux – comme l’est d’ailleurs à sa manière Georges Simenon, son seul véritable rival en termes d’audience et de reconnaissance. Que sa marge ait pu devenir aux yeux de beaucoup le centre de gravité de tout un genre est peut-être son plus grand exploit.

 

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