A plus d’un titre

Il existait jadis plusieurs moyens imparables d’identifier un roman policier dans la grande masse de la production littéraire: l’éditeur bien sûr, la couverture évidemment, mais aussi et surtout le titre. Celui-ci se devait d’être accrocheur et surtout caractéristique, c’est à dire mettant l’accent sur le caractère criminel et terrifiant de l’ouvrage, quitte à en rajouter.

La tradition remonte loin, en fait aux origines du genre: Poe après tout a intitulé sa nouvelle Double assassinat dans la rue Morgue et non pas Les Aventures parisiennes d’un orang-outangIl ne faut pas oublier que le roman policier – on l’oublie souvent de nos jours, ou plutôt on s’applique à l’oublier – est au départ une littérature populaire, voire commerciale, qui s’adresse à un public en quête de divertissement qui souhaite savoir ce qu’il achète, d’où l’importance d’un titre qui attire et qui « vende » le produit, sans toutefois trop en révéler. C’est particulièrement vrai en France, où le roman policier fut longtemps considéré comme l’équivalent à peine littéraire d’un paquet de cigarettes, et il n’était pas question d’emballage neutre. Les catalogues de la plupart des grandes collections spécialisées des années d’immédiat avant et après-guerre sont ainsi un festival de titres étranges, mélodramatiques, terrifiants, dignes du Grand Guignol, de la Bibliothèque bleue ou des unes des gazettes criminelles. Le rapport avec le contenu était parfois lointain, pour le dire gentiment, mais le pouvoir d’attraction était indubitable.

Les romans anglo-saxons étaient tout particulièrement « gâtés ». Si les thrillers à la Edgar Wallace n’offraient guère de difficulté puisque leurs titres étaient déjà sensationnels au départ, il n’en allait pas de même pour les auteurs se voulant plus raffinés et qui faisaient donc soit dans le factuel (The Case of X, The Y Murders, Death at Z) soit dans le métaphorique, voire le littéraire, bref du pas vendeur. Certains éditeurs se piquant de respectabilité essayaient bien de coller à l’original, mais il est ainsi fort probable que les titres exacts mais peu percutants des Neuf Tailleurs ou même du Meurtre de Roger Ackroyd (qui fut un bide lors de sa première édition) aient coûté des lecteurs français à Dorothy Sayers ou Agatha Christie. On comprend mieux dès lors que, pour rester dans l’univers christien, le beau et shakespearien Sad Cypress soit devenu chez nous Je ne suis pas coupable… Il y eut d’ailleurs bien pire, et je parle évidemment du roman noir américain d’après-guerre et de sa rencontre avec l’argot parisien. Les éditeurs français ayant tout de suite perçu le caractère plus « populaire » du nouveau genre, décidèrent de jouer à fond la carte du brut de décoffrage, sans se préoccuper outre mesure des intentions de l’auteur. Raymond Chandler piqua ainsi une belle colère lorsqu’il découvrit les titres français de ses romans The Little Sister et The Long Goodbye, devenus chez nous respectivement Fais pas ta rosière! et Sur un air de navaja. Rien qui surprenne venant de la Série Noire, mais on trouve également des exemples chez des collections d’esprit à priori moins faubourien, comme Un Mystère qui transforme The Best That Ever Dit It de Ed Lacy en Ca c’est du billard! ou le Gideon’s Fire de J.J. Marric en La Rousse a le feu sacré.

La situation commença d’évoluer à partir des années 70. Les titres argotiques disparurent progressivement, la langue verte passant elle-même de mode. Surtout, le passage du petit au grand format attira une nouvelle clientèle, moins populaire et peu désireuse de gâter sa bibliothèque avec des ouvrages « honteux ». Les couvertures devinrent donc plus sobres (comprenez: ennuyeuses et hideuses) et les titres aussi. Le tournant définitif fut sans doute l’apparition de la collection Rivages/Noir qui imposa un look « classieux » et des titres aussi peu aguicheurs que possible. Il s’agissait désormais de vendre un auteur, et non plus un livre, et de toucher un public cultivé. Le roman policier n’était plus un genre populaire, mais une « littérature » à part entière qui n’avait pas besoin d’artifices aussi grossiers pour attirer les lecteurs.

On tomba donc dans l’excès inverse. Les mots « mort », « meurtre », « cadavre », « affaire » jadis omniprésents disparurent complètement ou presque, et ce aussi bien chez nous qu’à l’étranger. Tout ce qui pouvait identifier un roman comme policier, ou le distinguer de la production littéraire courante, fut banni sans retour ou confiné à la production bassement commerciale. Les titres français des livres de Thomas H.Cook ou de Robert Goddard depuis leur (re)découverte chez nous en sont un bon et lamentable exemple: non seulement de pures inventions dans la plupart des cas, mais aussi d’une banalité à pleurer. La transmutation de In Pale Batallions (Goddard) en Par un matin d’automne, ou de The Chatam School Affair (Cook) en Au Lieu-dit Noir Étang laisse rêveur, pour le moins. Je pourrais également, de peur que vous ne pensiez que la production française n’est pas concernée, vous parler des livres de Michel Bussi avec leurs titres empruntés à la variété française et qui eux non plus ne font pas dans le rentre-dedans (Maman a tort, Comme un avion sans ailes, j’en passe) On est passé en cinquante ans de l’injection forcée de testostérone à la castration chimique.

Que l’on se comprenne bien. Je ne demande pas le retour des titres « flamboyants » des années Série Noire, et je préfère un titre plat mais fidèle au contenu qu’un autre plus accrocheur qui induit en erreur sur la marchandise. Il n’en reste pas moins que si je dois choisir entre, mettons, Le Clos des morts silencieuses (Georges Vidal) et J’irai mourir sur vos terres (Lori Roy) sur la seule base de leurs titres, le premier aura mon choix, quand bien même le second a remporté l’Edgar et reçu des critiques élogieuses. Je ne suis pas un lecteur subtil – enfin pas trop. J’aime les couleurs criardes, les couvertures qui en jettent et les titres prometteurs. Si vous n’aimez pas ça, il y a la Blanche. Mais de grâce, laissez-moi mes mauvais genres et mes mauvaises fréquentations.

3 commentaires sur “A plus d’un titre

  1. Que pensez-tu des titres suivants des livres de L C Tyler ?

    Etrange suicide dans une Fiat rouge à faible kilométrage
    Mort mystérieuse d’un respectable banquier anglais dans un manoir Tudor du Sussex
    Homicides multiples dans un hôtel miteux des bords de Loire
    Mort étrange sur un bateau remontant le Nil

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    1. Tiens, je n’avais pas pensé à ceux-là bien que je possède les deux premiers. J’imagine que s’agissant de romans policiers humoristiques les éditeurs ont voulu jouer la carte du second degré, histoire de bien montrer qu’on est là pour rigoler…

      De toute manière nos éditeurs ne savent vendre les romans d’énigme que sous l’angle du kitsch, de l’humour décalé et du « so British ». La présentation de l’édition française de An English Murder est un bijou dans le genre qui fait du livre un « inventif pastiche » ce qui n’était sûrement pas dans les intentions de Hare!

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