Hybrides

La présence de Lovecraft sur ce blog peut surprendre de prime abord, quoiqu’elle ne soit pas à proprement parler une nouveauté: j’avais

H._P._Lovecraft,_June_1934

déjà écrit un article en anglais voici quelques années sur les étranges similitudes entre sa personnalité et son oeuvre et celles de John Dickson Carr. J’avais avoué à cette occasion n’être pas un grand admirateur du maître de Providence, et je n’ai pas changé d’avis depuis. Pourquoi alors en parler de nouveau?

C’est que mon indifférence à son oeuvre connaît au moins une exception: la longue nouvelle L’Appel de Cthulhu que je considère comme étant de loin la meilleure chose qu’il ait jamais écrite et que je relis régulièrement, toujours avec le même plaisir et la même admiration. Je viens d’ailleurs de terminer une énième relecture, et j’ai eu envie de coucher ici mes impressions. Quel rapport avec la littérature policière dont ce blog est le sujet principal? Il est fort simple. Si l’on fait abstraction du matérialisme méthodologique dont le genre a progressivement fait son socle, l’histoire policière se résume à trois éléments: le problème, l’enquête, la solution. Ces trois éléments sont présents dans L’Appel de Cthulhu, de sorte qu’on peut certes la considérer comme une histoire d’horreur mais aussi comme une nouvelle policière, en tout cas un hybride particulièrement efficace des deux, Lovecraft usant des thèmes d’un genre et de la structure de l’autre. 

Ce n’est pas à franchement parler une invention de Lovecraft. Le fantastique et le policier ont entretenu de longue date une relation à la fois étroite et ambiguë, chacun se servant chez l’autre tout en paraissant le condamner. Cela tient en partie à leur origine commune, le roman gothique du XVIIIème siècle, qui contenait en germe les deux écoles. Le fantastique descend de la veine « surnaturelle » du genre alors que le policier trouve son origine dans la veine « réaliste » à la Ann Radcliffe où les événements paranormaux reçoivent une explication « logique » à la fin. Tous deux reposent sur le mystère et ne s’en séparent que sur la nature de celui-ci d’où une confusion qui régna quelques temps, culminant à l’ère victorienne et edouardienne avec le sous-genre dit des « Détectives de l’occulte » qui appliquait le modèle holmésien aux histoires de revenants et dont les incarnations les plus célèbres et les plus représentatives sont le Carnacki de William Hope Hodgson et le John Silence d’Algernon Blackwood. On peut citer également Le Grand Dieu Pan de Arthur Machen qui est un véritable detective novel, et de la plus belle eau, excepté pour la personnalité du criminel.

machenpan

C’est dans l’espoir de mettre fin à ces relations incestueuses et aux facilités qu’elles engendraient parfois que Knox et Van Dine bannirent toute intrusion du surnaturel dans leurs fameux commandements – et contrairement à d’autres de leurs règles, celle-ci fut grosso modo adoptée et respectée. Les auteurs continuèrent d’utiliser les apparences du paranormal pour pimenter leurs intrigues mais à de très rares exceptions ne se départirent plus jamais d’un strict rationalisme. Si l’histoire policière à solution fantastique survécut, ce fut pour l’essentiel sous la plume d’auteurs venus du second genre. Ce qui nous ramène à Lovecraft et à L’Appel de Cthulhu.

N’étant pas un spécialiste de HPL, je ne saurai dire s’il était un grand ou même occasionnel lecteur de romans policiers. On peut tout de même le soupçonner au regard de l’impeccable construction de sa nouvelle, qui respecte pratiquement et comme sans y toucher la plupart des règles de Van Dine, dont la plus importante (et souvent largement interprétée) à savoir le fair-play dans la présentation du problème et des indices. Lovecraft ne cache rien au lecteur qui peut à chaque instant revenir sur ses pas pour se rendre compte que tel élément déterminant lui a été communiqué, et toutes les pièces du puzzle s’assemblent logiquement à la fin – pourvu que l’on accepte la logique lovecraftienne. Combien de récits « authentiquement » policiers de la même époque peuvent en dire autant?

Le petit-fils de John Dickson Carr, Wooda McNiven, m’a appris que son grand-père était un grand admirateur de Lovecraft – ce qui n’a rien de surprenant pour qui connait les deux auteurs – et il aurait été intéressant de savoir ce qu’il pensait de cet étrange objet transgenre. Carr flirta lui-même à de nombreuses reprises avec le fantastique au cours de sa carrière, quoiqu’un fantastique beaucoup plus traditionnel que celui de Lovecraft – il était aussi un grand lecteur de M.R. James, et c’est ce dernier qui exerça la plus grande influence sur son oeuvre. Il resta toutefois la plupart du temps sur le pas de la porte, et sans doute pas de son plein gré: il prévoyait d’écrire d’autres romans dans la veine de La Chambre ardente, sa plus spectaculaire tentative dans le genre, mais la réception contrastée du livre l’en découragea. Il ne retenta le coup que dans une poignée de nouvelles et plus tard dans quelques-uns de ses romans historiques, moins codifiés et donc plus susceptibles d’accueillir des greffons extérieurs. Quant à Lovecraft il fit usage des codes « policiers » dans plusieurs autres de ses histoires, mais jamais à mon sens ni à ma connaissance de façon aussi satisfaisante.

NPG x15314; John Dickson Carr by Howard Coster

3 commentaires sur “Hybrides

  1. Le « racisme » de Lovecraft?N’est- il pas à mettre au même niveau que le fait d’être mis en présence de fruits de mer le rendait vraiment malade ?

    J'aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s