La pire des choses… et aussi la meilleure

Critique partial et peu soucieux des conflits d’intérêt, traducteur contesté et contestable, fondateur d’un Grand Prix de Littérature Policière qu’il ne reconnaîtrait sans doute plus aujourd’hui, Maurice-Bernard Endrèbe fut pendant un demi-siècle l’un des « dinosaures » du roman policier français – il détestait le mot « polar », l’une des quelques idiosyncrasies qui le mirent progressivement en porte-à-faux avec l’évolution du genre. Les activités précitées, et les controverses qui s’y attachent, font souvent oublier qu’il ne faisait pas que parler des romans policiers; il en écrivait aussi. C’est probablement ce versant de son oeuvre qui, s’il ne lui a guère valu qu’un succès d’estime – Sven Nielsen, son éditeur, disait de lui qu’il était un « écrivain sans prix », double sens cruel – est le plus digne d’estime, voire d’admiration.

Endrèbe est en effet l’un des meilleurs représentants français du roman d’énigme classique auquel il demeura fidèle sa carrière durant. Fin connaisseur du modèle anglo-saxon et surtout anglais, Endrèbe le comprenait mieux que la plupart de ses compatriotes, et sut se l’approprier de manière si étroite que l’un de ses livres fut interdit de parution sous l’Occupation, la censure allemande y voyant une traduction déguisée. Point chez lui de ces scories et négligences qui firent et font encore froncer le nez des puristes anglo-saxons devant les rares ouvrages français qui leur arrivent entre les mains; Endrèbe comme son maître Steeman prenait le genre et son métier au sérieux.

La Pire des choses, publié au lendemain de la guerre et réédité plusieurs fois par la suite, en est un exemple frappant et peut-être son magnum opus même si la quatrième de couverture de l’édition Opta, d’une fausse modestie typique de son auteur, assure qu’il n’y voyait qu’une oeuvre de jeunesse remise au jour contre son gré à la demande du public. C’est un « faux anglais » comme il y eut de « faux américains » à la même époque mais qui contrairement à ces derniers sonne juste, aussi bien sur le plan du décor que de la psychologie et bien sûr, de l’intrigue. 

heureJe l’avais lu une première fois dans l’enthousiasme voici une vingtaine d’années et achevant tout juste de le relire, je puis dire qu’il tient formidablement bien le coup. Endrèbe capte remarquablement le ton du whodunit anglais de l’Âge d’or et l’on sent que l’auteur connait ses classiques et les a longuement médités. Les codes et stéréotypes du genre, son idéologie même, sont soigneusement respectés, du moins en apparence car Endrèbe joue sur la connaissance qu’en a le lecteur pour le prendre au piège. Le sujet – une série d’empoisonnements dans un petit village anglais – est du plus pur Christie, et c’est à elle que l’on pense tout du long, et à la manière dont H.R.F. Keating décrivait le génie si particulier de la reine du crime: génie de la complexité, génie de la simplicité. Endrèbe tisse en effet une intrigue beaucoup plus retorse qu’il n’y paraît de prime abord, mais la narration fluide et l’écriture élégante guident le lecteur sans heurt jusqu’à la série de révélations finales. Notons à ce sujet et sans spoiler que Endrèbe se tire avec les honneurs de l’un des exercices les plus difficiles du genre: la solution à double détente, ici triple, spécialité chère à Ellery Queen. Et de conclure avec une postface « berkeleyenne » qui réserve une dernière surprise, et permet à Endrèbe de marquer sa modernité (pour l’époque)

On aura compris que je recommande la lecture de ce livre. D’abord et surtout parce que c’est un chef-d’oeuvre, mais aussi parce qu’il démonte quelques idées reçues. Non, le roman d’énigme n’est pas étranger au « génie national ». Oui, les Français pour peu qu’ils s’en donnent la peine, peuvent rivaliser avec les auteurs anglais et rendre une copie digne de ces derniers – et ce sans rien perdre de leur si précieuse « identité » car rien n’est paradoxalement plus français que ce pastiche de roman anglais qui satisfera les amateurs des deux écoles – je parle d’expérience.

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