Vedettes de l’édition

La principale différence entre les milieux français et anglo-saxon de l’édition qui m’ait frappé quand j’ai commencé ma carrière de lecteur bilingue est, justement, la place de l’éditeur dans les deux systèmes.

Prenez un livre anglais ou américain – le genre et le format importent peu. Que remarquez-vous en premier? Le titre, qui s’affiche en très gros et en couleurs souvent agressives. Le nom de l’auteur, juste en dessous et en plus petits caractères. Regardez encore: ne manque-t-il pas quelque chose? Oui, c’est ça: le nom de l’éditeur est absent. Il vous faudra ouvrir le livre, ou regarder la tranche, pour savoir qui le publie; la couverture ne vous le dira pas. Le système éditorial anglo-saxon s’articule autour du livre perçu comme entité autonome et accessoirement autour de l’auteur même si ce dernier peut devenir à la longue un argument de vente à lui tout seul – tout le monde ou presque en revanche se tamponne de l’éditeur.

Passons maintenant à un livre français – là encore, le genre et le format sont sans importance. Première constatation: la présentation est beaucoup plus sobre. Le nom de l’auteur est au dessus du titre, tous deux dans une police raisonnable et de couleur neutre. L’éditeur est également mentionné en bas de la couverture, mais de façon assez redondante puisque la maquette, invariable, lui est indissolublement associée. On sait en effet avant même de l’avoir sorti de son rayonnage qui publie tel livre: chaque éditeur a son « style », sa présentation qui ne varie pas d’un iota d’un livre à l’autre. L’éditeur en France s’approprie ce qu’il publie et le marque comme un rancher marque son bétail. Mieux, il est un label de qualité plus encore peut-être que l’auteur.

Ce label rejaillit sur ses productions même les plus mineures: si la Série Noire a mis dès sa création le PPF (Paysage Policier Français) en coupe réglée et éclipsé d’autres collections parfois tout aussi voire plus intéressantes, ce n’est pas seulement grâce à son catalogue, mais aussi et surtout parce qu’elle était hébergée par le plus prestigieux éditeur français, Gallimard. Que pouvaient contre ça Le Masque, Détective Club ou Un Mystère, à la parentèle beaucoup moins flatteuse d’un point de vue germanopratin? On parle souvent de « Galligrasseuil » – auquel il faudrait désormais ajouter Actes Sud – pour flétrir la préférence marquée et peut-être intéressée des jurys littéraires pour une poignée de grands éditeurs et suggérer des manoeuvres douteuses entre les deux parties, mais elle s’explique beaucoup plus aisément et charitablement par le simple fait que pour beaucoup d’intellectuels ou prétendus tels, il n’est point de salut en dehors de ces « grandes maisons ». D’ailleurs nombre d’entre eux y sont publiés, ou rêvent de l’être.

La littérature policière française a aussi sa version de « Galligrasseuil » encore qu’elle ait évolué au cours des années, certains éditeurs en sortant et d’autres prenant leur place. Reste néanmoins un noyau dur qui suscite chez les lecteurs, les critiques et les jurys un intérêt jamais démenti et sont la garantie pour les auteurs d’une attention plus grande, et souvent plus favorable. A l’inverse, certaines maisons jouissent de ce que l’on pourrait appeler une « anti-réputation » qui assure que leurs livres, même remarquables, passeront complètement inaperçus, du moins dans les milieux se voulant « raffinés ».

Ce fétichisme de l’éditeur, je le partage à un certain degré puisqu’il fut un temps où j’achetais systématiquement ou presque chaque nouveau Masque et cherchais avidement les anciens dans les brocantes ou les dépôts-vente. On trouve aussi beaucoup de « Grands Détectives » et même quelques Rivages/Noir ou Série Noire dans le capharnaüm qui me tient lieu de bibliothèque. Je ne suis toutefois pas un collectionneur au sens strict du terme, et je ne fais pas une confiance aveugle aux éditeurs, même ceux que j’apprécie d’habitude. Je lis ainsi systématiquement les quatrième de couverture et en l’absence de résumé je m’en tiens aux auteurs que je connais déjà. Je ne suis pas du tout un « acheteur poétique » pour reprendre l’expression d’un bouquiniste que j’ai connu autrefois.

Surtout, il ne me viendrait jamais à l’idée de dire comme Aurélie Filippetti que ce sont « les éditeurs qui font la littérature ». Ils la permettent au mieux – et encore, l’avenir pourrait bien nous apprendre à nous passer d’eux. La vision de Filippetti, qui est largement partagée dans le milieu culturel français, est l’une des raisons de sa sclérose. Tant que le « Qui publie? » conditionnera même un tout petit peu la réception d’un livre, tant que l’éditeur jouira d’un prestige égal voire supérieur à celui de l’auteur, les rentrées littéraires continueront d’être banales, pléthoriques et artificielles. Il est temps de remettre l’église au milieu du village et de redire cette vérité apparemment inaudible de nos contemporains: la seule vraie vedette de l’édition, c’est le livre lui-même.

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