Puissance de la parole chez Agatha Christie

A force de ne lire que des livres introuvables et dont personne n’a jamais entendu parler on finit par ignorer les classiques… Ce n’est donc que maintenant que je découvre « Un meurtre est-il facile » de Dame Agatha. Enfin, découvrir est peut-être un peu exagéré, dans la mesure où je connaissais ce roman de réputation et aussi parce que j’avais vu jadis le téléfilm qui en avait été tiré. Cette lecture est en tout cas l’occasion de combler une lacune impardonnable mais aussi de renouer le contact avec la Reine du Crime que je ne fréquentais plus que de loin en loin ces dernières années, et de porter sur son oeuvre un regard neuf, plus « expérimenté ». 
L’une de mes premières conclusions à ce stade de la lecture, c’est que Christie est décidément un auteur incompris et sous-estimé, sous-estimé en fait parce qu’incompris. Bon nombre de griefs qu’on lui a fait et fait encore sont ou bien infondés, ou résultent d’une mauvaise et/ou d’une incompréhension totale de son oeuvre. Je n’aborderai ici que la question de l’écriture, souvent considérée comme le grand point faible « christien ». On reproche souvent à l’écrivaine son style sans relief, ses descriptions plates et strictement utilitaires, et son incapacité à créer une atmosphère.
Ces critiques sont tout à fait… exactes, du moins si l’on s’en tient aux standards littéraires habituels. Le « style Christie » n’est pas aussi immédiatement identifiable que celui d’une Sayers ou Allingham, ou d’un Carr de la grande période, et ne s’aventure jamais dans des constructions sophistiquées ou des métaphores/comparaisons originales. C’est, pour reprendre un terme que j’utilisais plus haut, une écriture utilitaire qui ne vise qu’à transmettre le maximum d’informations utiles avec le moins de mots possible. Christie de ce point de vue n’est pas sans rappeler le père de Perry Mason, Erle Stanley Gardner, lui aussi fréquemment attaqué pour la pauvreté supposée de son style. De même, elle n’est pas une grande descriptrice: elle donne à voir, mais pas à sentir ou à ressentir, et inventorie plutôt qu’elle n’évoque. Disons-le tout net: si on est un adepte du style comme mesure unique de l’écrivain, alors le jugement de Julian Symons s’impose: « She was not a good writer ». Le problème c’est qu’un tel diagnostic repose sur un malentendu. Outre que Christie n’a jamais prétendu à la grandeur stylistique (elle était très consciente de ses limites dans ce domaine) c’est perdre de vue que le vrai moteur chez Christie n’est pas la narration.
C’est le dialogue.
On parle beaucoup dans les livres d’Agatha Christie, et c’est sans doute pour cette raison que le théâtre, le cinéma et la télévision ont abondamment trouvé à s’y servir. On parle beaucoup oui, mais on ne bavarde pas. Le dialogue chez Christie ne tient pas du remplissage, il est vital car c’est sur lui que repose toute l’architecture de l’intrigue et au delà, toute l’épaisseur romanesque de l’histoire. Non seulement il fourmille souvent d’indices importants (rares sont les intrigues christiennes qui ne reposent pas en partie sur ce que quelqu’un a dit ou n’a pas dit) ou de fausses pistes, mais c’est par ce biais plutôt que par l’analyse psychologique que Christie va dessiner et approfondir ses personnages. Notre auteur est en effet, comme Symons l’avait également noté, une excellente dialoguiste, capable de donner à chacun de ses personnages une voix propre à sa personnalité et à son milieu social. Elle possède également le sens de la répartie associé à un naturel à l’opposé du ton souvent formel et guindé des conversations dans les romans policiers de l’époque. Une écriture virtuose est donc inutile, de même que longues descriptions ou des analyses fouillées des personnages, puisque ces derniers nous disent tout ce que le narrateur ne dit pas.
C’est une dramaturgie très moderne pour l’époque, et c’est sans rire le moins du monde que je conclurai en disant qu’au final, la « méthode Christie » bien qu’aboutissant à des résultats tout à fait différents n’est pas sans rappeler celle d’un écrivain postérieur dont rien ne semble la rapprocher a priori, si ce n’est précisément la prépondérance du dialogue: Elmore Leonard. La mère de Miss Marple et l’auteur de La Brava dans le même bateau et cités dans un même article, qui a dit que les rencontres improbables n’existaient que dans les livres?

2 commentaires sur “Puissance de la parole chez Agatha Christie

  1. I recently re-read Death on the Nile and Five Little Pigs. Her diction and syntax is perfect, flawless, unself-consciously idiomatic without that quality becoming an affectation. She hits the nail on the head every time. If an immigrant wanted a model for twentieth-century English he couldn’t find a better.

    Where in the lexicon of good taste is it written that great prose must be pretentious or challenging to the point of obscurity?

    Aimé par 2 personnes

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