Le Genre enchaîné

De tout temps la tentation a été très forte pour celui qui écrit de se prendre pour Dieu. Plus que tous les autres arts, la littérature met en effet la création à la portée de tous. Aucune autre formation n’est requise que de savoir écrire. Le budget est très raisonnable lui aussi, puisqu’on peut se lancer avec une simple feuille de papier et un stylo. Une fois ces conditions réunies, on peut y aller et faire absolument n’importe quoi. Les seules limites réelles sont celles de l’imagination.

Et de fait pendant longtemps les écrivains s’en sont donné à coeur joie. La plupart des grandes épopées, des grandes tragédies, des chansons de geste sont, pour qui les juge selon les critères de la raison raisonnante, des histoires à dormir debout sans le moindre lien avec aucune réalité passée, présente et future. On y côtoie des créatures imaginaires, des coïncidences improbables s’y produisent de façon tout à fait routinière et les personnages agissent et s’expriment comme personne ne l’a jamais fait, même à l’époque. Un type qui essaierait de vendre le pitch de Oedipe Roi à un producteur moderne se ferait rire au nez. Chandler a donc tort quand il affirme que la fiction de tous temps s’est voulue réaliste; c’est tout le contraire. On pourrait dire que jusqu’à une époque assez tardive, la fiction était essentiellement fantastique, la réalité n’y faisant que de subreptices apparitions. L’écrivain ne promenait pas un miroir le long du chemin; il était un démiurge qui reprenait la Création de zéro.

Cela ne pouvait évidemment pas durer éternellement, et dès la Renaissance des rabat-joie apparurent qui prétendaient dire ce qui se faisait ou pas dans le domaine de l’imaginaire. Vinrent ensuite le classicisme, puis le réalisme, qui réduisirent la part de l’imagination jusqu’à la rendre quasiment inexistante. De Créateur, l’écrivain devint un Recréateur, ce qui n’est pas la même chose. Des mouvements ponctuels de rébellion se firent bien entendre, et parfois bruyamment – romantisme, surréalisme – mais l’idée s’était trop solidement implantée dans la conscience collective pour en être extirpée: la fiction pour être valable devait s’inspirer de la réalité, ou du moins rester dans le domaine du vraisemblable et du possible. Même les littératures de l’imaginaire s’y soumirent de bon ou mauvais gré.

Quid du roman policier? (Car c’est le sujet de ce blog, et je sens que beaucoup d’entre vous commencent à s’impatienter.) Son cas est assez remarquable car il reproduit en miniature l’évolution de la fiction au sens large, avec toutefois quelques traits qui lui sont propres. Fille ingrate du roman gothique, la detective story se veut d’emblée un genre rationnel, et qui dit rationnel dit réaliste. Le surnaturel est donc banni d’emblée, et le décor est contemporain. Reste que le genre naît avec une histoire abracadabrante de singe tueur aussi peu crédible que celle d’Oedipe, et d’une logique formelle assez douteuse par dessus le marché. Ce paradoxe va présider à toute l’existence du genre, surtout dans ses cent premières années. L’histoire policière se donne pour positiviste, voire scientiste, mais dans les faits la raison y est souvent un vernis rassurant qui dissimule une artificialité foncière. Le crime est dans la vraie vie souvent banal, sordide et médiocre; bref un très mauvais matériau littéraire. Il faut donc le rendre sensationnel, unique, mémorable et c’est là que l’imagination entre en jeu. Le genre va multiplier les figures de style improbables dans la réalité mais tellement alléchantes pour le lecteur, du meurtrier insoupçonnable au crime en chambre close, sans oublier le Grand Détective qui renvoie la police officielle à ses chères études.

Le réalisme – pour autant qu’il soit vraiment possible, voir plus haut – ne fait qu’une apparition relativement tardive dans le genre, à la fin de l’ère victorienne avec des gens comme Arthur Morrison et surtout R. Austin Freeman qui peut être considéré comme le père de cette branche de la littérature policière qui se veut ancrée dans le réel. Leur influence est toutefois limitée, car les auteurs s’amusent beaucoup trop à écrire ce qui leur chante. C’est paradoxalement l’Âge d’Or (Golden Age) qui marque le triomphe de cette école « baroque » qui va voir les premières tentatives de brider l’imaginaire des auteurs. Le Décalogue de Knox et les Commandements de Van Dine viennent en effet siffler la fin de la récré, au nom d’une nécessaire « évolution » du genre. Les trucs antédiluviens qui faisaient la fortune de toute une littérature populaire se voient relégués aux ténèbres extérieures, et construction et composition sont soumis à des règles strictes. Peu seront respectées, mais l’idée est lancée: désormais et à intervalles réguliers des prophètes auto-proclamés descendront du Sinaï pour apporter de nouvelles Tables de la Loi, concordant comme par hasard avec leurs idées à eux. La veine baroque du genre s’épuisant et faisant la place à de nouvelles écoles plus en prise avec la réalité contemporaine, Chandler et Julian Symons prendront le relais de Knox et Van Dine pour imposer l’idée d’une littérature policière forcément réaliste, forcément vouée à l’analyse psychologique et à la critique sociale. La bonne parole mettre plus de temps à arriver en France, mais un Manchette ne fera que radicaliser et systématiser ce discours, avec un plus grand succès encore.

Résultat des courses en ce début de XXIème siècle: le roman policier est un genre en apparence réaliste, où la part de l’imaginaire est minimale – on s’inspire souvent de faits divers ou d’actualité, et les auteurs font précéder ou suivre leurs histoires d’interminables remerciements destinés à convaincre le lecteur que tout ce qu’ils écrivent est validé par les spécialistes. On est loin de la fameuse « vipère des marais » de La Bande mouchetée, qui n’avait jamais existé que dans l’imagination de Doyle. L’auteur occupe donc désormais une position étrange, à mi-chemin entre le conteur et le journaliste. Les audaces qu’il se permet sont raisonnables, ou tellement bien enrobées qu’elles passent sans dommage le barrage érigé par le scepticisme du lecteur. C’est en effet celui-ci qui incarne désormais l’esprit positiviste du genre: il veut du réel, du logique, du vécu et il se plaint quand il ne les trouve pas. Ce climat n’est pas particulièrement propice aux déchaînements d’imagination.

Une « révolution » est-elle possible? Théoriquement oui, mais dans les faits très peu. Le « polar » a évolué au fil des décennies vers un conservatisme formel qui bloque ou freine tout changement radical. L’ouverture à la modernité littéraire a été très lente et n’est pas entièrement achevée aujourd’hui, au point que l’intrusion de la méta-fiction comme c’est le cas dans Comptine Mortelle d’Anthony Horowitz fait figure d’événement. Le genre est à bien des égards un refuge pour tous ceux qui n’ont jamais digéré la rupture de la littérature classique avec le réalisme social et psychologique du XIXème siècle; on trouve très peu d’auteurs et de lecteurs de polars se réclamant de Robbe-Grillet, Joyce ou Beckett par exemple. Le phénomène est encore plus accentué s’agissant des auteurs américains, influencés à la fois par les règles enseignées par les ateliers d’écriture et par la tradition littéraire très conservatrice de leur pays, sur laquelle toutes les avant-gardes ou presque se sont cassé le nez. En fait de dieux, les auteurs de polars actuels rappellent moins Jupiter que Prométhée, sauf que leurs chaînes à eux sont de leur propre fabrication.

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