Les Deux Centenaires

81oOkvi64QLNous commémorons cette année le centenaire de la première publication de « La Mystérieuse affaire de Styles » d’Agatha Christie, un livre fondamental dans l’histoire de la littérature criminelle, d’abord parce qu’il s’agit de la première apparition d’un certain limier belge voué à devenir l’une des vedettes du genre, ensuite parce qu’il marque aux yeux de la critique moderne le début d’une nouvelle ère, le fameux « Âge d’or » du roman d’énigme. Un bilan impressionnant pour le premier roman d’une autrice (à l’époque) inconnue.

Ce n’est toutefois pas le seul ouvrage d’importance qui souffle ses cent bougies en 2020, car nous fêtons également les cent ans du Tonneau de Freeman Wills Crofts, autre jalon capital bien que beaucoup moins célèbre que le livre de Dame Agatha – même s’il fut à l’époque le plus acclamé et le plus populaire des deux. Il est difficile pour un lecteur français de mesurer l’impact d’un livre qui mit plus de soixante-dix ans à nous parvenir, perdant une grande partie de sa nouveauté dans l’intervalle, mais Le Tonneau joua lui aussi un rôle de premier plan dans le développement, la montée en puissance et enfin la domination du whodunit anglais dans l’entre-deux-guerres.

Les deux livres sont pourtant on ne peut plus différents, et à les lire ne semblent même pas contemporains.

Le Christie est certainement le plus moderne à nos yeux, bien que Christie ait commencé de l’écrire pendant la guerre. Il manifeste déjà la maîtrise narrative et l’ingéniosité qui deviendront les marques de fabrique de la romancière et marque une rupture nette avec la littérature policière édouardienne en ce qu’il introduit une relation différente entre le texte et le lecteur, le premier devenant une mécanique de précision vouée à manipuler le second et à le conduire sur une ou plusieurs fausses pistes jusqu’à une révélation finale inattendue. Christie a probablement lu L’Affaire Manderson avant la guerre et en a tiré les leçons. Même si considérablement en avance sur son époque, Styles n’est toutefois pas exempts de petits « archaïsmes » qui contribuent à son charme, comme par exemple l’intérêt très « holmésien » que manifeste Poirot pour les indices physiques – caractéristique abandonnée et même moquée par la suite. Le Poirot de Styles est d’une manière générale un personnage assez différent de celui des oeuvres ultérieures; il ne jaillit pas tout armé de la tête de sa créatrice comme ce sera le cas pour Lord Peter Wimsey quelques années plus tard. Christie à l’instar de son modèle Conan Doyle ne l’envisageait visiblement pas comme un personnage de série, ce qui explique les relations conflictuelles qu’elle entretiendra avec sa créature tout au long de leurs carrières respectives. Pris isolément toutefois, Styles est un remarquable roman, et l’un des deux ou trois meilleurs « débuts » dans l’histoire du genre.

516ikmHASnLSi Styles indique l’avenir, Le Tonneau incarne quant à lui le changement dans la continuité. Beaucoup plus long et touffu que le Christie, le livre de Crofts n’est pas un whodunit – le coupable est introduit dans le livre assez tardivement et facilement identifié – et ne cherche pas à « bluffer » le lecteur. Il n’introduit pas non plus de « grand détective » aux capacités de déduction hors du commun. Le rôle de l’enquêteur est confiée à deux policiers, l’un anglais et l’autre français, qui cheminent pas à pas jusqu’à la vérité, sans autre aide que celles de la procédure et aussi parfois du hasard et de la chance. L’approche croftsienne est plus réaliste, du moins en surface, que celle de Christie et restera une constante de son oeuvre, surtout à partir de la « naissance » de son héros fétiche, l’Inspecteur French. Autre trait de caractère du livre que l’on retrouvera dans tous les suivants, l’attachement aux petits détails et le refus serein de toute précipitation. Crofts, comme ses prédécesseurs victoriens et édouardiens, est un romancier de la démonstration, et celle-ci doit être sans faille. Il est le père de cette école péjorativement baptisée « humdrums » et qui partagent avec lui le même refus des effets de manche et la conception de l’intrigue comme une mécanique dont chaque boulon doit être à sa place. Cette école est tout autant partie intégrante de l’Âge d’or que celle d’Agatha, et son influence s’est exercée de manière parfois assez inattendue. On sait par exemple que Crofts fut très prisé du courant dur-à-cuire américain et que Le Drame de l’Île de Wight était l’un des romans préférés de… Léo Malet.

Deux auteurs, deux livres, deux directions opposées mais complémentaires, et donc deux centenaires à célébrer – par exemple en les lisant ou relisant.

Un commentaire sur “Les Deux Centenaires

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s