Nécessaire séparation

L’affaire Polanski a ramené sur le tapis une énième fois la vieille question « faut-il séparer l’homme de l’artiste » que l’on croyait tranchée et s’avère ne toujours pas l’être. Je me garderai bien pour ma part d’y apporter une réponse définitive comme beaucoup ne se gênent pas pour le faire dans un sens ou l’autre – pas parce que je n’ai pas d’opinion, mais parce que je récuse la question même, qui est mal posée.
 
Elle repose en effet sur un sous-entendu (l’oeuvre de l’artiste devrait être adorée ou rejetée en bloc) que je trouve simpliste et témoignant d’une relation à l’art pour le moins étrange. En effet, et pour m’en tenir à ma « spécialité », comment un lecteur pourrait-il séparer un livre de son auteur quand il est déjà si difficile de séparer le livre de lui-même? Seul l’admirateur fanatique, dont le jugement n’est pas vraiment fiable, aime tout dans l’oeuvre d’un écrivain. Les autres sont obligés de distinguer entre le magnifique, l’excellent, le bien, le moyen et le médiocre qui coexistent chez tout auteur, parfois réunis tous ensemble dans un même livre. Car non seulement aucun écrivain n’est foncièrement parfait d’un point de vue moral, mais aucun ne l’est non plus d’un point de vue strictement littéraire. Même les « génies » consacrés et re-consacrés ont leurs petites faiblesses en même temps que leurs grandes vertus, et chaque lecteur aime chez eux certaines choses plus que d’autres. Il est des auteurs que l’on lit essentiellement pour leur style, d’autre pour leurs intrigues, d’autres encore pour leur finesse psychologique, ou leur humour, ou que sais-je. On leur pardonne – ou pas – leurs partis pris politiques ou religieux, leur mièvrerie ou leur cruauté, leur snobisme ou leurs préjugés. Rares sont celles et ceux qui procurent une expérience littéraire totale et parfaite où, pour citer le poète sètois (non pas celui-là, l’autre) il n’y a rien à jeter. Tellement rares en fait que je n’en ai jamais rencontré. 
 
Le travail du lecteur comme de tout amateur d’art consiste donc en permanence à séparer, à un degré ou un autre – et savoir quoi et comment est affaire purement individuelle, fonction des goûts et des principes de chacun.
Voilà donc pourquoi la fameuse question restera probablement à jamais sans réponse.
Et c’est, quand on y réfléchit, peut-être aussi bien.

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