Puissance de la bêtise

Un type ramasse sur une plage un sifflet portant une inscription sibylline.téléchargement (13)

Il souffle dedans.

Un peu plus tard, il est agressé par un drap de lit.

Racontée de cette manière, cette histoire est parfaitement stupide. Et pourtant je viens de vous résumer l’une des nouvelles fantastiques les plus terrifiantes jamais écrites, un classique dans les pays anglophones sinon chez nous, « Siffle et je viendrai » (O Whistle and I’ll Come to You My Lad) de l’auteur anglais Montague Rhodes James. Vous qui ne l’avez pas – encore – lue, avez probablement esquissé un sourire en lisant mon résumé; les autres en revanche savent qu’on ne rigole pas beaucoup ni pendant ni après la lecture et que l’on ne regarde jamais plus sa literie de la même façon par la suite. Je l’accorde toutefois aux premiers: réduite à son ossature, Siffle est d’une bêtise confondante – mais c’est précisément parce qu’elle est stupide qu’elle fonctionne aussi bien.

L’une des erreurs majeures de notre temps est de croire que l’intelligence – de l’auteur et/ou de son oeuvre – est nécessaire à la réussite d’un projet artistique. Il n’en est rien, et c’est même le contraire. L’histoire de la littérature est remplie d’écrivains que l’on pourrait charitablement qualifier de limités mais qui se révélaient de véritables génies une fois la plume en main; elle est tout aussi pleine de gens à l’esprit remarquablement affûté qui n’écrivirent jamais rien ou pas grand-chose de valable, du moins dans le domaine de la fiction. Sainte-Beuve ou Roger Caillois par exemple étaient des hommes d’une grande culture et d’une intelligence indéniable, mais leurs incursions fictionnelles n’ont guère marqué les foules. De même, il est non seulement parfaitement possible mais très fréquent d’accoucher un chef-d’oeuvre à partir de personnages grotesques aux comportements incohérents et d’intrigues dépourvues du sens commun. Les amateurs d’opéra ne me contrediront pas sur ce point. Les amateurs de littérature populaire non plus.

unnamed (3)Je ne me lasse pas de répéter cette anecdote sur John Ford à qui l’on demandait pourquoi les Indiens de Stagecoach n’avaient à aucun moment l’idée de tirer sur les chevaux pour arrêter la diligence. « Parce que s’ils le faisaient, il n’y aurait pas de film » répondit le metteur en scène avec son laconisme habituel. Comme souvent avec Ford, la vanne recouvre une vérité profonde: ce qui compte dans une histoire, ce n’est pas sa cohérence externe – le fait qu’elle obéisse au simple bon sens – mais sa cohérence interne – le fait que chaque élément justifie tous les autres, et réciproquement. C’est particulièrement vrai dans la littérature populaire, qui est fondée sur l’intrigue et l’action plutôt que sur les personnages et l’analyse. Nous sommes bien d’accord qu’il faut être parfaitement idiot pour lire à haute voix un grimoire écrit dans une langue que l’on ne maîtrise pas, alors qu’on est seul dans une maison déserte. Personne, du moins on l’espère, ne ferait ça dans la vie réelle, surtout de nos jours où la littérature et le cinéma nous ont affranchis quant aux conséquences possibles. Mais voilà, on n’est pas dans la vie réelle, et ce qui compte c’est que l’histoire avance. Il est tout à fait possible de préférer lire des livres où les personnages se comportent toujours ou presque de manière intelligente et en accord avec les règles de la psychologie commune. La Recherche de Proust, par exemple, est pleine de tels personnages qui certes n’iront jamais commettre des actes aussi stupides, mais pour ce qui est de l’action et du suspense… ce n’est pas le genre de la maison.

Il faut savoir ce que l’on aime, comme disait un célèbre chanteur à moustache, et si l’on aime les bonnes histoires alors il faut admettre qu’elles contiendront toujours une part de bêtise plus ou moins visible. Tout est dans le traitement: si l’auteur a du talent, elle n’apparaîtra jamais ou seulement une fois le livre refermé. Si vous avez le temps de vous arrêter pour réfléchir et vous dire « Mais voyons, tout cela n’a aucun sens » alors c’est que le livre est raté, à moins que vous ne soyez un pisse-froid, ce qui est également possible. Au final toutefois il en est dans la fiction comme il en est en politique: plus c’est gros, plus ça marche. La finesse est certes plus noble, mais elle est moins payante.

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