Soyez modernes, lisez des vieilleries!

Cela ne vous aura sans doute pas échappé depuis le temps, mais je lis et je parle essentiellement de la littérature policière vintage – des trucs pas trop récents, écrits par des gens qui ont rejoint depuis longtemps le royaume de l’inconnue dimension. Ce n’est pas que je sois particulièrement passéiste, même si je ne suis pas non plus moderniste à tous crins. Je ne pense pas que « c’était mieux avant » comme le font si souvent ceux qui n’ont pas connu l’avant en question. Pourquoi alors? Parce que j’ai certaines attentes en tant que lecteur, et les « vieux » polars les satisfont bien mieux que les modernes.

Je suis en effet de ces indécrottables pour qui l’attrait majeur de la littérature policière, son trait distinctif, réside dans l’énigme. L’immense Pierre Véry parlait de « romans de mystère » plutôt que policiers pour définir le genre de livres qu’il écrivait, et cette formule décrit parfaitement la branche du genre qui a ma préférence. J’aime qu’il y ait quelque chose à comprendre, expliquer, résoudre – et plus ce quelque chose est intrigant, baroque, en un mot mystérieux, plus je me régale.

Or le mystère est une denrée rare, voire en voie de disparition, de nos jours. Le polar moderne est bien des choses, mais il n’est pas mystérieux, ou si peu que cela revient au même. La chose s’explique aisément. D’une part, les auteurs ont d’autres priorités que d’échafauder des intrigues abracadabrantesques, occupés qu’ils sont à sonder les reins et les coeurs ou à dénoncer les maux de notre sociétés. De l’autre, le polar contemporain se veut réaliste, et le crime dans la vie réelle est tout sauf passionnant, n’en déplaise aux medias qui font leurs gorges chaudes d’affaires remarquables seulement par leur sordide banalité. Les quelques auteurs, essentiellement anglo-saxons, qui consentent encore à construire leurs livres autour d’une énigme se contentent la plupart du temps du simple « Qui a tué? » assorti parfois d’un « Pourquoi » et plus rarement encore d’un « Comment ». Le service minimum en somme, et les réponses sont aussi banales que les questions. Il y a bien, de temps à autre, des tentatives de renouer avec les racines baroques du genre, mais elles tombent à plat ou déçoivent la plupart du temps. La prétention littéraire et le réalisme sont les grands éteignoirs de l’imagination, qui est mère du mystère. Les polars modernes sont banals non pas parce que leurs auteurs ne peuvent pas faire mieux, mais parce qu’ils ne le veulent pas. Leur imaginaire porte une camisole de force, et ils aiment ça.

Comment alors ne pas préférer ces romans d’autrefois, deux ou trois fois moins épais que leurs héritiers mais une centaine de fois plus inventifs? D’autant que les meilleurs d’entre eux ne sacrifiaient pas la littérature à l’intrigue, comme on les en accuse parfois. Une autrice comme Helen McCloy avait tout autant sinon plus de choses intéressantes à dire que Gillian Flynn ou Megan Abbott mais elle y ajoutait une imagination, une virtuosité dans la narration et la construction de l’intrigue qui les laissent loin derrière. Il n’y a pas d’antinomie entre l’ingéniosité et la qualité littéraire, et le polar moderne s’égare en renonçant à la première pour atteindre la seconde.

Mais le mystère n’est pas la seule raison qui me fait préférer la littérature policière vintage. Il y a aussi la variété, l’originalité, l’innovation. La camisole de force dont je parlais plus haut qui enferme leur imagination fait que bon nombre d’auteurs modernes de polars tournent en rond pour ce qui est des sujets. On parle donc beaucoup de violences faites aux femmes, de pédophilie, d’environnement, d’inégalités sociales et que sais-je. Certains schémas narratifs reviennent de livre en livre et d’auteur en auteur, pareils à des leitmotivs: le retour au pays natal d’un protagoniste traumatisé qui doit se confronter aux démons du passé; l’enfant ou adolescent mêlé à une affaire criminelle et qui va découvrir à cette occasion les réalités du monde des adultes; la course contre la montre pour blanchir un innocent condamné à tort/mort; l’enquête dans un milieu clos qui va en révéler toutes les turpitudes… C’est bien simple, quand je tombe sur ce genre de livre, je le repose sans même finir la quatrième de couverture. C’est bien la peine de répéter que le roman d’énigme classique est sclérosé et bourré de clichés quand on n’arrive pas soi-même à se renouveler.

Le polar vintage avait lui aussi ses tics et ses conventions, mais on y trouvait aussi des auteurs qui essayaient de faire quelque chose de nouveau, quelque chose de différent et de repousser les limites du genre et surtout de ses lecteurs. Des noms tels que Philip MacDonald, Patrick Quentin, Bill Ballinger, Margot Bennett, Mary Kelly ou Charlotte Jay viennent à l’esprit, mais même un auteur en apparence aussi classique que Ellery Queen sut plusieurs fois changer de peau au cours de sa carrière et « tenter des choses ». Le boom du polar vintage de ces dernières années dans les pays anglophones – on attend toujours l’équivalent ici – a permis de remettre plusieurs de ces pionniers sur le devant d’une scène qu’ils n’auraient jamais dû quitter et de découvrir pour ceux qui l’ignoraient qu’un livre écrit il y a près d’un siècle peut être plus moderne et audacieux qu’un rossignol de cette année.

L’un des plus graves défauts du genre est la manière cavalière dont il traite son histoire. Je suis toujours épaté du nombre de critiques, auteurs et lecteurs qui n’en connaissent à peine que les grandes dates et pensent que le soleil s’est levé avec eux. Cette amnésie consentie et revendiquée a de nombreux effets sur la production actuelle que je détaillerai une autre fois, mais la pire est celui de voir de la nouveauté dans ce qui n’est que recyclage. Combien de retournements de situation « imprévisibles » et « révolutionnaires » ne sont en fait ni l’un ni l’autre, ayant de nombreux précédents souvent bien supérieurs? On sait que celui qui ne connaît pas l’Histoire s’expose à la revivre, mais il risque aussi et surtout de prendre des vessies pour des lanternes.

Alors foncez chez le libraire d’occasion le plus proche, et faites tous les vide-greniers dès qu’ils seront à nouveau autorisés; vous y trouverez maints chefs-d’oeuvres ignorés et à défaut d’être à la mode d’aujourd’hui vous pourrez peut-être influencer celle de demain. La Renaissance après tout est née d’un retour à l’Antiquité.

Un commentaire sur “Soyez modernes, lisez des vieilleries!

  1. Je viens de découvrir vos articles sur le forum Paul halter que je fréquente irrégulièrement depuis longtemps, je suis enchanté de rencontrer un état d’esprit que je partage depuis longtemps , et voici ce que j’ai fait paraître ce matin :
    Cette nouvelle parution de Roland Lacourbe nous montre tout l’intérêt des vieux textes.Qui aura l’envie et le courage de relire tout Mystère Magazine dans le but d’en tirer une ou plusieurs anthologies ? Depuis que je connais Roland Lacourbe ( 1975 ) j’en ai accumulé plus de 200 numéros que je lis de temps à autre. Il ya bien sûr énormément de textes devenus illisibles de par la traduction d’époque ou le sujet mieux traité depuis; mais on y trouve des chefs d’oeuvre inconnus ,d’auteurs oubliés qui mériteraient de trouver un nouveau public. Je pense par exemple à Roy Vickers,Patrick Quentin ou Fredric Brown, sans oublier quelques curiosités comme les nouvelles de Claude Chabrol que j’ai pris plaisir à lui rappeler pendant une interview sur un de ses derniers tournages.Le défi est lancé, et les nouvelles méthodes d’édition ouvrent des perspectives qui n’existaient pas il y a des années !!!

    lionel

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