Renouons avec les « bonnes » vieilles habitudes…

… et poussons un petit coup de gueule.
 
Il y a un problème Agatha Christie dans notre pays. Celle-ci est pour l’immense majorité de nos compatriotes l’incarnation du roman d’énigme, et souvent le seul auteur du genre qu’ils soient en mesure de citer. En soi ce n’est pas grave mais les conséquences, elles, le sont.
 
En effet, l’identification fonctionne hélas dans les deux sens: si Agatha Christie est le roman d’énigme alors il s’ensuit pour beaucoup que le roman d’énigme c’est Agatha Christie et que tout auteur s’aventurant dans le genre doit être mesuré à son aune – et c’est là que ça coince, car Christie, toute géniale qu’elle est, n’en est aucunement représentative. Son approche, son style, son ingéniosité sont pratiquement sans équivalent dans la littérature criminelle, et celui qui s’obstine à les chercher partout risque fort de revenir bredouille, et de passer à côté de choses très intéressantes. 
 
Et c’est pour cette raison que toutes les tentatives d’acclimatation des autres « Reines du Crime » – Dorothy L. Sayers, Margery Allingham, Ngaio Marsh – ont échoué ou presque. Sayers demande trop de ses lecteurs et ne se soucie guère du whodunit, Allingham est rebelle à toute catégorisation et Marsh n’est pas assez ingénieuse. On me rétorquera qu’Ellery Queen ou John Dickson Carr furent très populaires chez nous en leur temps, mais c’était précisément en leur temps – les modes ont changé depuis, et surtout le lectorat du genre et il n’est pas possible de comprendre cette évolution sans aborder ce dernier point.
 
Les lecteurs de romans d’énigme aujourd’hui sont essentiellement des lectrices; il suffit de faire un tour rapide des blogs qui en parlent pour constater qu’ils sont pour une très grande majorité au féminin, et acquis(es) sans réserve à la mystique christienne. L’ennui, c’est que celle-ci se trouve réduite à ses éléments les plus folkloriques (l’Angleterre éternelle, les petits villages douillets, les personnages gentiment excentriques) aboutissant à une vision passablement aseptisée de l’auteur et du genre. Confrontés à d’autres approches, à d’autres visions, beaucoup de ces intégristes christiens les rejettent ou ne les comprennent pas; hors d’Agatha il n’est point de salut.
 
Et c’est pourquoi les cozy mysteries sont si populaires avec ces lecteurs/trices. Les puristes froncent souvent le nez devant les oeuvres de M.C. Beaton ou Faith Martin mais ils n’en sont pas le public-cible. Ce que cherche le lectorat des cozy, ce n’est pas des intrigues magistralement conçues, une écriture sophistiquée ou une dissection tranquille de la psyché et de la société britanniques; non, ce qu’ils veulent c’est ce qu’ils trouvent ou croient trouver chez Agatha: une sorte de comfort food littéraire, qui ne sollicite pas trop et fait passer un bon moment en compagnie de personnages attachants. Que les choses soient bien claires: je ne méprise ni ne condamne ce lectorat, qui a bien le droit d’avoir son petit coin de ciel bleu dans un horizon éditorial si noir. Ce qui m’ennuie, c’est qu’il soit impossible pour le roman d’énigme d’exister en France en dehors de ce schéma, tout simplement parce que les lecteurs un peu plus « exigeants » le boudent et lui préfèrent, Dieu seul sait pourquoi, le Noir. 
 
On ne peut même plus blâmer les médias prescripteurs, puisque ceux-ci prescrivent à l’occasion: Télérama a consacré tout un Cercle Polar à Margery Allingham, et Nellie Kapriélian des Inrocks a encensé Sayers dans les colonnes de son magazine (oui je sais, il faut se pincer pour y croire) Si le roman d’énigme ne redécolle pas dans notre pays, c’est bien la faute du public et aussi du fandom qui continue de le traiter par le mépris. Il n’est pas normal que ce soit une recherche Amazon sans rapport qui m’ait appris que les Editions du Flamant Rose rééditaient R. Austin Freeman, ni que le roman d’Anthony Horowitz Comptine Mortelle, qui a beaucoup fait pour relancer le genre dans les pays anglophones, soit tombé chez nous dans un silence radio à peu près complet. La presse spécialisée francophone pond des dossiers entiers et à répétition sur James Ellroy ou Don Winslow et crie Hosanna chaque fois qu’un classique (du noir) est retraduit, mais elle est infoutue d’évoquer les ressorties ou les inédits dans le domaine qui nous intéresse. Même le retour sous forme électronique de Noël Vindry ne les a pas fait remuer le plus petit doigt. C’est bien la peine de parler sans cesse des littératures policières si ce n’est que pour en célébrer qu’une seule au final. Etonnez-vous après cela qu’il n’existe toujours pas en France d’équivalent des British Library Crime Classics
 
Je sais, je sais, ce n’est pas la première fois que je râle à ce sujet et ce n’est sans doute pas la dernière, mais d’une cela fait du bien et de deux il est important qu’une voix dissidente se fasse entendre, enfin lire. Les fans de romans d’énigme, les vrais, existent en France et ils ne sont pas tous des petits vieux ou des vieilles filles qui ont peur de l’hémoglobine. Le problème c’est qu’ils n’ont pas de réseaux par lesquels ils pourraient faire connaître et aimer leurs auteurs favoris. Il faudrait donc en créer un, tout comme les fans américains ont crée le leur en fondant Malice Domestic dans les années 80 car il est important que les voix dissidentes, etc, etc.
 
Dans l’intervalle il est crucial que les fans restent à l’affût, et signalent et se signalent toutes les sorties intéressantes, et non moins crucial qu’ils mettent leurs achats en accord avec leurs idées. Un livre qui se vend, même un seul, est la promesse qu’un autre suivra. Inversement, un bide est une porte qui se ferme peut-être à jamais. 
 
Voilà. Fin du coup de gueule. J’attends vos encouragements ou vos insultes dans les commentaires.
 
A lire:
 
Critiques de L’Empreinte de sang de R. Austin Freeman sur les blogs LegereImaginarePeregrinare et Des Livres et Sharon

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