Méditations freemaniennes

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J’ai commencé L’Empreinte de sang de Freeman et je livre mes premières impressions. La traduction de Gabin Perry me paraît excellente: elle restitue très bien la « petite musique » de Freeman que je connais bien désormais pour l’avoir si souvent pratiquée dans le texte. J’espère que Perry sera reconduit dans ses fonctions si le succès est au rendez-vous; je comparerais son travail à celui de Jacques Mailhos sur les romans de Ross MacDonald parus chez Gallmeister, c’est dire le niveau.
Concernant le livre lui-même, c’est en quelque sorte le « pilote » de la série, et l’un de ses aspects les plus intéressants est la manière dont Freeman y « dialogue » avec son aîné Conan Doyle dont il est très proche au niveau de l’écriture mais dont il prend le contrepied dans d’autres domaines, notamment la personnalité de son détective. On présente souvent et à raison le Père Brown de Chesterton comme le premier Grand Détective explicitement non-holmésien, mais Thorndyke qui apparaît trois ans plus tôt est lui aussi un contrepoint, même si moins radical, au locataire de Baker Street. Freeman, qui se veut un écrivain réaliste, n’a pas voulu faire de son personnage une figure « romantique » – Thorndyke ne cultive aucune des excentricités qui ont fait la célébrité de son prédécesseur et qu’imiteront nombre de ses successeurs de l’Âge d’or. C’est un scientifique qui applique des méthodes scientifiques, et qui ne travaille pas seul, s’appuyant sur son fidèle assistant et homme-à-tout-faire Polton, personnage discret mais capital. Il marque aussi sa différence sur le plan de la personnalité et de ses relations avec les autres.
Thorndyke Portrait
Holmes on le sait est un personnage en apparence assez froid et peu sociable, dont l’amitié – réelle – pour Watson n’est jamais exempte d’ironie ni de condescendance; quant à ses clients, il ne les considère guère que comme des « cas » à résoudre. Thorndyke en revanche apparaît dès son entrée en scène comme un homme aimable, un peu verbeux certes, mais goûtant la compagnie de ses semblables, et sa relation avec son ami et chroniqueur Jarvis est complètement différente du tandem Holmes-Watson. Thorndyke estime Jarvis; surtout, il le considère comme un égal et ne manque jamais de le féliciter quand il voit juste – ce qui arrive fréquemment, car Jarvis est loin d’être un imbécile – chose impensable chez Holmes. Son amabilité et sa chaleur humaine se manifestent également à l’égard de sa clientèle. Thorndyke contrairement à Holmes n’essaie pas de désarçonner ni d’impressionner ceux qui sollicitent son aide; il fait tout au contraire pour les mettre à l’aise et sympathise ouvertement avec eux. Bien que « célibataire endurci », il n’est pas non plus misogyne et sait tourner un compliment à une jolie femme. Enfin, il est capable d’empathie comme le prouve la fin du roman ultérieur As a Thief in the Night, paru chez nous sous le titre Arsenic.
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L’originalité de Freeman se manifeste aussi sur d’autres plans, par exemple en ne faisant pas graviter son univers autour de son détective, ce que l’on a pu reprocher à Doyle. Les personnages secondaires ne sont pas des faire-valoir ni de simples pièces de l’engrenage; il leur permet d’exister, et le leur permettra encore plus dans ses romans ultérieurs, qui seront généralement divisés en deux parties, Thorndyke n’apparaissant que dans la seconde. Le grand charme toutefois de Freeman, c’est l’aspect comme qui dirait « documentaire » qui anticipe à certains égards les genres encore à naître que sont le police procedural et surtout le polar « scientifique » à la Patricia Cornwell dont il est l’ancêtre direct. Le lecteur prend un immense plaisir à voir Thorndyke travailler et raisonner « en direct » – car il ne dissimule rien de ce qu’il fait ou pense, là aussi en opposition à Holmes. Thomas Narcejac, logicien de profession, vanta d’ailleurs à plusieurs reprises la perfection logique des histoires de Freeman, fondées sur des raisonnements solidement étayés et inattaquables sur le plan formel. Comme son confrère et contemporain S.F.X. Van Dusen, Thorndyke pense que 2 et 2 font toujours 4 et la manière dont il le démontre est au final presque plus passionnante que le résultat de l’opération lui-même.
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L’oeuvre de Freeman a été longtemps laissé en jachère chez nous, et certains de ses grands textes (le superbe The Eye of Osiris en particulier) ne nous sont jamais parvenus. C’est regrettable car Freeman, comme j’espère l’avoir démontré, est un auteur très moderne et susceptible de plaire à un lectorat contemporain. Il faut donc souhaiter que Le Flamant Noir persévère dans cette entreprise louable de le faire découvrir au public de 2021. Ce serait un succès mérité pour l’auteur aussi bien que son éditeur.

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