La Parenthèse enchantée

Les années d’après-guerre ne sont pas une période que l’on associe généralement avec de grandes avancées pour les droits des femmes, bien au contraire. La décennie qui suit la fin des hostilités est même souvent considérée, aux Etats-Unis surtout, comme un repoussoir absolu en termes d’égalité et d’inclusion, au point que tout politicien jugé un peu trop conservateur est accusé de « vouloir (nous) ramener aux années cinquante ». 

Il est pourtant au moins un domaine où cette « décennie maudite » aura vu les femmes occuper le haut du pavé et éclipser les hommes, à savoir la littérature policière. Cela ne s’est guère vu en France, où il fallut attendre la presque fin du siècle pour qu’un polar féminin viable prenne enfin souche, mais le phénomène est spectaculaire aux Etats-Unis si bien que l’on peut dire que les plus grands auteurs américains de la période qui va de 1945 à 1960 sont, en fait, des autrices. 

Vous ne me croyez pas? Jetons ensemble un coup d’oeil à la liste des lauréats de l’Edgar du meilleur roman entre sa création en 1954 et 1960:

1954 Au coeur de la jungle (Beat Not the Bones) de Charlotte Jay

1955 The Long Goodbye de Raymond Chandler

1956 Mortellement vôtre (Beast in View) de Margaret Millar 

1957 Une Dose de poison (A Dram of Poison) de Charlotte Armstrong

1958 A Corps et à crimes (Room to Swing) de Ed Lacy

1959 Le Huitième cercle de l’Enfer (The Eighth Circle) de Stanley Ellin

1960 L’Heure bleue (The Hours Before Dawn) de Celia Fremlin

Vous ne rêvez pas: quatre femmes, dont la lauréate inaugurale, pour trois hommes – et cela sans prendre en compte les nominations: en 1956 et 1957, seules des femmes sont nommées. Du jamais vu à l’époque – et guère revu par la suite. 

Comment expliquer cette domination? On peut avancer deux explications. La première, évidente, est que la place des femmes a toujours été très importante dans la littérature anglophone – mais elle bute sur le fait que ce boom du polar féminin a beaucoup moins touché l’école anglaise, malgré ou peut-être à cause de l’ombre tutélaire d’Agatha Christie. La seconde, qui a ma préférence, est que les autrices ont bénéficié d’une conjoncture exceptionnellement favorable liée aux changements à l’oeuvre dans le genre dans les années d’après-guerre. 

La fin du conflit rebat en effet les cartes dans le paysage longtemps paisible et ordonné de la littérature criminelle américaine. Le whodunit n’est plus la forme dominante et pour ainsi dire par défaut du genre, puisqu’il a désormais deux rivaux en termes de popularité: le roman noir dont Raymond Chandler est le représentant le plus emblématique, et un nouvel arrivant apparu pendant les années de guerre, le suspense psychologique. C’est ce dernier qui va attirer l’essentiel des autrices majeures de la période. Plus souple et donc plus ouvert à l’expérimentation que le whodunit, et moins « genré » que le roman noir, le suspense est le terrain de jeu idéal pour des romancières plus ambitieuses que par le passé.

C’est en effet une autre conséquence de ce grand chambardement: le roman policier se prend désormais au sérieux et ne se veut plus (seulement) un divertissement, une « récréation pour les nobles esprits ». Il se veut un genre total qui ne s’interdit aucun sujet, aucun domaine – et la critique est au diapason. Impossible en effet de comprendre cette « renaissance atomique » selon la belle formule de Jeffrey Marks sans citer le rôle prépondérant des critiques. Bon nombre sont des femmes, écrivaines eux-mêmes: Helen McCloy, Dorothy B. Hughes sont les plus connues en France, mais il faut citer aussi Lenore Glen Offord qui officie au San Francisco Chronicle.

La figure dominante demeure ceci dit Anthony Boucher qui au Chronicle puis au New York Times exerce un magistère absolu sur la scène policière américaine, un magistère qu’il emploie largement pour défendre des auteurs féminins. Boucher est souvent caricaturé chez nous comme un défenseur intransigeant du roman d’énigme, mais rien n’est plus éloigné de la réalité: s’il garda en effet toujours une préférence pour le whodunit, il était avant tout un progressiste qui souhaitait voir la littérature criminelle évoluer, gagner en maturité et en profondeur et conquérir de nouveaux territoires, et le polar féminin lui semblait être le mieux placé pour cela. 

Ou presque.

Boucher en effet partageait avec d’autres critiques contemporains, y compris très éloignés de lui comme Jacques Barzun ou Julian Symons, une allergie au polar féminin « trop » féminin, entendez par là qui s’adressait essentiellement à des lectrices et n’hésitait pas à diluer l’intrigue dans de l’eau de rose. L’école dite « HIBK » (Had-I-But-Known, « Si j’avais su ») initiée par Mary Roberts Rinehart, sans être sa bête noire car il en appréciait certains auteurs, l’enthousiasmait particulièrement peu. C’est là un curieux angle mort de sa pensée, car le suspense psychologique est né du HIBK, premier genre à déplacer le point de vue de celui du détective ou du criminel à celui de la victime. 

On le voit, toutes les conditions étaient réunies pour que les femmes règnent sur le polar américain, un règne qui dura une décennie et produisit nombre de chefs-d’oeuvre et se termina brutalement à l’aube des années soixante, période de grands changements dans l’ensemble de la société mais très peu enthousiasmante pour ce qui est de la littérature policière. Face à la déferlante du roman d’espionnage et à ce que l’on pourrait appeler la « British Invasion » – de 1960 à 1968, tous les lauréats de l’Edgar du meilleur roman furent des auteurs britanniques – le suspense psychologique parut soudain très démodé. Certaines autrices (Margaret Millar) devinrent moins productives et d’autres (Charlotte Armstrong) moururent prématurément tandis que le genre était absorbé par la romance gothique, bouclant la boucle dans un certain sens mais couronnant aussi le déclin critique du genre, désormais associé pour beaucoup à une littérature de second plan, destiné à un public de midinettes. Seule, Patricia Highsmith put survivre au naufrage, sans doute parce que personne ne pouvait l’accuser d’être une autrice pour jeunes filles…

 


Le purgatoire dura plus de cinquante ans, jusqu’à ce que le succès de romancières telles que Gillian Flynn ou Paula Hawkins et le travail d’archéologues de critiques et historiens du genre comme Jeffrey Marks ou Sarah Weinman attire de nouveau l’attention sur ces « reines découronnées » et la période incroyablement féconde qu’elles marquèrent de leur empreinte, une période qui croyait que le polar pouvait être à la fois intelligent et ingénieux, divertissant et aventureux. J’ai la faiblesse de penser que ce n’était pas un mirage. 

 

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