Qu’est-ce qu’on rigole

Un fidèle lecteur de ce blog, Santosh Iyer, m’interpelle dans les commentaires de l’article précédent au sujet des titres français des livres de LC Tyler, titres qu’on ne peut qualifier autrement et charitablement que de « décalés ». Cela peut d’ailleurs se justifier en théorie, les romans de Tyler relevant du roman policier humoristique, mais relève en fait d’une tendance et d’un phénomène de fond, une exception culturelle de plus à l’actif de notre beau pays.

En France, le roman d’énigme est considéré comme amusant, et ce qu’il soit censé l’être ou non. Il faut dire qu’il est anglais, forcément anglais, et les Anglais sont réputés pour leur humour, n’est-ce pas? De là à considérer les Sayers, les Christie, les Allingham et leurs consoeurs – car le genre est essentiellement féminin, chacun sait cela – comme de grosses rigolotes en ayant toujours une bien bonne sous le coude, il n’y a qu’un pas qui est souvent franchi.

Vous ne me croyez pas? Jetez un petit coup d’oeil aux quatrième de couverture, épluchez les articles de presse et les critiques: vous trouverez toujours un brin de condescendance amusée, même quand le ton est globalement élogieux. Les mots « jubilatoire », « savoureux », « délicieux », « So British » sont toujours au rendez-vous, et ne parlons pas des obligatoires références aux scones et tasses de thé – comme si l’on parlait du dernier roman de David Lodge plutôt que d’une histoire de meurtre.

Ainsi Nelly Kapriélian, dans un article par ailleurs laudateur sur Dorothy L. Sayers paru dans Les Inrocks à l’occasion de la rééditon de Le Coeur et la Raison chez Phébus, nous sort d’emblée la grosse artillerie en matière de clichés:

[S]es protagonistes vivent leurs aventures autour d’une tasse de thé, n’oublient jamais de s’habiller pour dîner, et résolvent souvent les énigmes les plus étranges, verre de sherry en main dans leur club londonien. Bref, si un auteur est à l’origine de cette esthétique tellement anglaise dont on raffole, entre mystery parties dans la bibliothèque tout en boiseries de lord Machin ou dîners dans un collège d’Oxford avec lady Bidule, c’est Dorothy L. Sayers.

Comme la suite de l’article le démontre, Kapriélian est parfaitement consciente que le genre ne se résume pas à cela et peut aborder des thématiques plus profondes et complexes – mais elle ne peut pas résister. Ces polars d’avant-guerre, avec leurs aristocrates et leurs vieilles filles, sont-ils rigolos tout de même.

On peut citer aussi la présentation de Meurtre à l’anglaise (le titre déjà!) de Cyril Hare par les éditions Rivages, qui après avoir lourdement insisté sur les « ingrédients habituels du genre » fait du roman un « inventif pastiche » alors que rien n’était sans doute plus éloigné des intentions de l’auteur. Le livre de Hare est en effet avant tout un précis de décomposition du système de classes britannique, une réécriture sardonique de La Mystérieuse affaire de Styles qui se termine avec l’accession du petit-fils du majordome au titre de lord. On y rit certes, mais jaune. Le lecteur qui veut du « So British » en aura à l’envi, mais avec un arrière-goût très amer.

La messe est donc dite: le whodunit c’est pas sérieux, le whodunit c’est pour rire, le whodunit c’est un passe-temps léger entre deux lectures plus « substantielles ». Et on se demande après ça pourquoi le revival qui touche les pays anglo-saxons tarde à se faire sentir chez nous; mais comment voulez-vous ressusciter un genre que même ses rares défenseurs sont incapables de prendre au sérieux?

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