Mésentente cordiale

Ayant beaucoup de temps pour cela – bien plus qu’il n’est sain d’en avoir pour un homme de mon âge – j’ai beaucoup réfléchi entre autres choses à ce qui distingue les écoles française et anglophone du roman policier classique, et explique le long malentendu entre elles. Après avoir mûrement étudié les deux, lu les livres et entendu les arguments de l’une et de l’autre, je pense avoir atteint une conclusion, ou plutôt confirmé celle que je m’étais déjà faite. Le roman de mystère français et le detective novel anglophone ne sont pas des variantes locales d’un même genre, mais deux genres différents quoique reposant en apparence sur les mêmes principes et les mêmes ingrédients.
 
Les lecteurs français de detective novels (pas tous, mais une part significative et hélas influente) leur reprochent souvent – et injustement – leur sécheresse, leur abstraction et leur pauvreté littéraire. 
 
Les lecteurs anglophones de romans de mystère – il n’y en eut guère pendant longtemps, mais les traductions commencent à se multiplier – objectent quant à eux à un côté brouillon, à de nombreuses invraisemblances et incohérences, et surtout à un manque de fair-play dans la présentation des faits et des indices.
 
Les deux camps ont raison de leur point de vue, ce par quoi j’entends qu’effectivement lecteurs français et anglophones ont des attentes différentes, et qu’elles sont souvent déçues par les productions des « autres ». Souvent, mais pas toujours: il existe des detective novels très bien écrits, bourrés d’humour et ancrés dans le réel; de même, il est difficile de reprocher à un Pierre Boileau ou un S.A. Steeman par exemple de bâcler la construction de leurs intrigues et de ne pas jouer franc-jeu (Steeman en particulier plaçait cette dernière notion très haut) 
 
Reste que le detective novel et le roman de mystère s’adressant à des publics très différents, et s’inscrivant dans des cultures très différentes, ne peuvent être au final que des objets littéraires très différents aussi. Le premier se veut logique, le second se veut mystérieux; l’un se veut un jeu, l’autre un tour de passe-passe. Le detective novel mise sur la raison, alors que le roman de mystère est lui fils de l’imagination, la « folle du logis ». L’incompatibilité est donc quasiment génétique, mais comme souvent l’acquis peut triompher de l’inné. Pour citer Max Gallo, « On déteste moins ce que l’on connaît mieux ». Et si donc on accepte que les Français ne vont pas devenir britanniques et que les Anglo-saxons ne vont pas soudain devenir français, bref si on accepte les règles respectives des deux genres, alors la rencontre peut se faire, même si jusqu’ici elle tend surtout à se faire dans un seul sens. 
 
 
Je constate en effet, et sans aucune intention polémique, que les lecteurs français sont beaucoup plus nombreux et enclins à jouer le jeu des auteurs anglophones que les lecteurs anglophones ne le sont à accepter et apprécier l’altérité du roman de mystère français. L’accueil du Mystère de la Chambre Jaune de Leroux est un exemple parmi les plus frappants; alors même que la dette du detective novel à son endroit est indiscutable, beaucoup de critiques et lecteurs anglophones font la moue, reprochant en gros à Leroux sa « francitude » excessive: Ah, pourquoi n’écrit-il pas comme (insérez ici le nom de n’importe quel auteur anglophone de l’époque)! Soyons justes néanmoins et reconnaissons que la réciproque existe; il est très difficile de faire admettre à certains critiques français que L’Affaire Manderson est un chef-d’oeuvre; voir ainsi la critique très négative signée Roland Lacourbe dans son récent et indispensable livre sur la collection L’Empreinte. Et pourtant, les deux livres sont des monuments sans qui la littérature policière non pas seulement de leurs pays mais mondiale ne serait pas ce qu’elle est aujourd’hui. 
 
Que faire alors? Faire mieux connaître et apprécier les oeuvres, pardi! Cela implique d’abord qu’elles soient accessibles – et sur ce point les éditeurs des deux côtés de la mare ont beaucoup à se faire pardonner. Il faut ensuite en parler, les recommander à ses amis, expliquer surtout comment elles fonctionnent et pourquoi de cette manière et pas d’une autre. L’un des grands bienfaits de l’Internet, dont je ne me lasse pas de remercier le ciel, est qu’il a permis à des voix différentes et parfois dissonantes de se faire entendre, ou plutôt lire. Ce blog en est un exemple, ceci sans fausse modestie. Dans l’ancien monde, celui d’avant Internet, les blogs et les réseaux sociaux, j’étais en conversation permanente et unique avec… moi-même. Je ne connaissais personne qui partageât mes goûts, ceux-ci n’étaient représentés nulle part, et j’en étais souvent réduit à fulminer en lisant des choses que je pensais être fausses. Je suis donc heureux d’avoir à présent cette plateforme, même si mon lectorat est réduit et que j’aimerais bien parfois avoir un peu de compagnie (une lectrice à mes débuts me faisait remarquer que j’étais le seul blogueur à parler de romans d’énigme – c’est toujours vrai près de quinze ans plus tard!) 
 
Et si les deux parties acceptent de cesser de se regarder en chiens de faïence et d’embrasser chacune la différence de l’autre, alors peut-être sera-t-il possible de l’oublier pour se focaliser sur les points communs, car il y en a aussi!
 
We can do it. 
 
 

3 commentaires sur “Mésentente cordiale

  1. Very nice piece, Xavier. I presume you will also post an English version, here and in the GAD group at FB.

    Even so, think one element might need tightening: “keeping time constant” when making the comparison. How do French and British readers react differently when comparing French and English/British authors OF THE SAME PERIOD? If that is what you meant by ‘auteur … contemporain’ (contemporaneous in English) then no tightening is required. But if you meant modern/current, then I think the comparison could be tightened.

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    1. An English version is indeed in the works, it should be out this weekend.

      You are right that « contemporain » is too broad and too ambiguous, so I changed it to « de l’époque » which I think makes my point clearer. Tell me what you think about it!

      Aimé par 1 personne

      1. I think “de l’epoque” is unambiguous yet elegant. Excellent choice! Perhaps “de la meme epoque” would be even more specific, but is somewhat less elegant.

        More generally, I am always in awe of how well you express yourself in both French and English and tend to read both versions of a post if they exist.

        Aimé par 1 personne

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