La Chute de la Maison Pigasse

Mes relations avec Le Masque s’étant singulièrement distendues ces dernières années, j’ai appris par le plus grand des hasards l’attribution du Prix du Roman d’Aventures à Serge Brussolo pour son livre La Porte d’ivoire. Je ne l’ai pas lu et ne projette pas de le faire; je ne me prononcerai donc pas sur sa qualité mais me bornerai à quelques remarques de caractère général.

1. Il ne s’agit pas d’un roman policier, quel que soit le sens que l’on donne à ces mots de nos jours. Voilà belle lurette que Le Masque s’est affranchi de son image d’éditeur « classique » mais cela fait tout de même un choc de voir ce genre de livre sous sa bannière, et remporter le prix-phare de la maison.

2. L’intitulé du Prix se prend apparemment désormais dans son sens littéral, ce qui est une manière de boucler la boucle. Rappelons en effet que Le Masque n’était pas au départ une collection strictement policière mais de romans d’aventures, formule vague qui permit pendant longtemps de publier tout et n’importe quoi, dont des romans policiers. Ce n’est qu’après la guerre que la collection se recentra sur le genre qui devait lui rester étroitement associé pendant des décennies: le roman d’énigme. Reste que malgré donc son intitulé problématique, le Prix couronna pendant des années pour l’essentiel des romans – parfois très bons – relevant de la littérature policière. Un seul lauréat jusqu’ici avait été un véritable roman d’aventures, Le Roi des sables de Pierre Apestéguy en 1939. Il venait apparemment trop tôt.

3. Brussolo confirme son statut d’auteur-vedette du Masque, on est tenté de dire le seul qu’il leur reste. Il succède donc entre autres à Agatha Christie bien sûr, Charles Exbrayat, John Dickson Carr et Ruth Rendell, chacun de ces auteurs ayant en leur temps incarné la ligne générale de la collection. Si donc Brussolo est à présent le visage derrière le masque, au point d’être le premier auteur à remporter le prix deux fois, alors on comprend mieux pourquoi Paul Halter (vous vous doutiez que j’allais en parler!) a été prié d’aller se faire voir ailleurs. Il n’avait tout simplement plus sa place dans la maison. Ceux qui pensaient qu’il suffisait de se débarrasser de Marie-Caroline Aubert pour en finir avec la dérive « rivagienne » de la collection et la remettre sur ses rails de l’époque Averlant-Amalric, et qui avaient interprété certaines parutions récentes comme un premier pas dans cette direction, doivent se rendre à l’évidence: Le Masque de leur jeunesse – et de la mienne – celui qui publiait aussi bien Margaret Millar que Reginald Hill et Margery Allingham aussi bien que Sara Paretsky est mort et bien mort. Il ne reste plus qu’à attendre/espérer que quelqu’un veuille bien enterrer sa dépouille une fois pour toutes.

3 commentaires sur “La Chute de la Maison Pigasse

  1. Une fois de plus, après votre brillante analyse intitulée « le Mythe de la littérature policière », vous cernez très justement les justifications évidentes d’une véritable FAILLITE (car c’est bien de cela dont il s’agit !). j’ai oeuvré de très nombreuses années en compagnie de jacques Baudou, Roland Lacourbe et Consorts et ne peux, aujourd’hui; que déplorer les lamentables desseins et tristes personnages qui ont conduit le MASQUE à sa perte…Vraiment, la fin d’une GRANDE EPOQUE …hélas…

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    1. La trajectoire du Masque n’est pas sans rappeler celle de la Série noire.

      Vous avez au départ une collection à l’identité très forte mais suffisamment souple pour évoluer le cas échéant – une collection, surtout, populaire au sens où elle n’oublie pas qu’elle s’adresse à un vaste lectorat qui cherche avant tout à passer un bon moment.

      Et puis, patatras! L’équipe éditoriale change et vous vous retrouvez avec une nouvelle direction qui ambitionne de « moderniser » l’institution, c’est-à-dire de la purger de tout ce qui fait sa spécificité et de courtiser un public plus « branché ». Cela nous donne Aubert au Masque, et Raynal à la SN. Tous deux s’inspirant ouvertement de l’exemple Rivages: primauté au « noir » entendu de façon très large, rejet du divertissement et des auteurs insuffisamment « littéraires », élitisme assumé. Le résultat dans les deux cas est que la critique se pâme mais le public se casse. Les « innovateurs » sont finalement sacqués mais le mal est fait, puisque les deux collections n’existent plus, du moins sous leur forme initiale. La SN ceci dit ne s’en est pas trop mal sortie, grâce à Aurélien Masson qui a su rompre avec les prétentions de son prédécesseur – mais Le Masque est clairement en pilotage automatique depuis plusieurs années.

      C’est rageant parce qu’en rompant avec ses « racines » Le Masque a laissé un vide béant dans l’édition policière francophone, notamment en ce qui concerne les auteurs classiques ou néo-classiques. C’est parce que Le Masque a viré de bord que l’oeuvre de Dorothy Sayers reste incomplète et éparpillée, que nous n’avons plus de nouvelles de Peter Lovesey et que les derniers romans de Reginald Hill restent inédits, ou que des auteurs anglophones majeurs comme Catherine Aird, Jill McGown ou Martin Edwards ne sont pas traduits. Et je ne parle pas de l’effet sur la production locale, pour laquelle il n’y a plus aucun débouché, du moins dans les grandes maisons d’édition.

      Le pire, c’est que Le Masque publie encore des livres intéressants de temps à autre, mais sa réputation redevenue exécrable après le départ de Aubert et son incapacité à promouvoir ses parutions font qu’ils passent totalement inaperçus. Magpie Murders de Anthony Horowitz a été un événement majeur à sa parution dans les pays anglophones, mais qui a entendu parler chez nous de sa traduction sous le titre il est vrai peu inspiré Comptine mortelle? Il est vrai que lorsqu’on en est à décerner le GPLP à Marion Brunet, la tentative de Horowitz de renouveler le detective novel en y injectant un soupçon de post-modernisme n’est pas très « bandante ».

      Comme je le dis souvent, le problème ne vient pas du public mais des « élites » du « polar » qui fonctionnent avec le même logiciel et la même idéologie infalsifiable depuis les années soixante-dix. Ils savent que le lecteur lambda n’aime pas le « noir », surtout dans la définition très élargie qu’ils en ont, mais ils s’en foutent parce qu’ils tiennent les rênes et décident donc de ce qui paraîtra ou pas. Tant que Guérif restera l’horizon indépassable et le saint patron de l’édition spécialisée en France il n’y aura aucun progrès.

      Bon, je m’excuse pour la diatribe mais cela fait du bien de vider son sac de temps en temps. 😉

      Merci d’être passé, et à bientôt!

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